Au théâtre du Soleil, costume et personnage ne font qu’un

Avr 7, 2012 by

Au théâtre du Soleil, la façon de faire les costumes diffèrent des usages : on ne passe pas par une maquette comme il en est souvent l’habitude. Les comédiens cherchent leur personnage au gré des répétitions. Lorsque celui-ci apparait souvent soudainement – ce qu’Ariane Mnouchkine appelle poétiquement l’oiseau de théâtre. «Je me souviens encore […] de moments de tremblements physiques, vraiment de peur, de joie en voyant de petites choses qui commençaient à apparaître sur le plateau. Des petites naissances donc des reconnaissances […] Moments où d’un coup on se disait « je ne sais pas pourquoi mais, cela c’est du théâtre » sans pouvoir vraiment définir cela et pourquoi cinq minutes plus tôt, cela n’en était pas du tout. […] Tout d’un coup, il y avait un oiseau qui arrivait, l’oiseau de théâtre, qui venait et se posait sur l’épaule d’un acteur, d’une actrice ou d’un groupe d’acteur ; le théâtre était là et il allait falloir apprendre à ne pas en vouloir trop, peut être même à ne pas vouloir du tout. […] Je crois qu’on a pris conscience qu’il fallait être comme des écuelles magiques, des contenants. » ( A.Mnouchkine in Alternatives théâtrales N°70/71, Paris 2001-25) C’est donc le moment et la façon dont le comédien ou la comédienne vont être habillés à l’instant T qui va permettre – entre autre – la construction physique du personnage. Une façon de faire qui rejoint la théorie de la possession profane. Dans l’interview retranscrite ici c’est Jean Claude Lallias et Isabelle Bourrinet –Sebert qui ont approché Nathalie Thomas, alors costumière de l’équipe. Un autre point de vue qui explique la façon de procéder.

Depuis combien de temps êtes-vous responsable des costumes au Théâtre du Soleil ? De façon permanente, depuis dix ans. Depuis la mise en scène des  » Shakespeare « . Auparavant, j’avais participé au film Molière et à la pièce Méphisto. J’ai également travaillé pour d’autres théâtres. Je suis responsable des costumes depuis dix ans. J’ai également travaillé pour d’autres théâtres. Dans les autres théâtres, les costumes, après discussion avec le metteur en scène, sont choisis et fixés en général une fois pour toutes. On les dessine, on réalise des maquettes et on exécute à partir de là. Au Théâtre du Soleil, je ne fais ni dessins ni maquettes. Et les costumes sont toujours susceptibles d’évoluer. En fait, je travaille dans l’incertitude.

Depuis combien de temps êtes-vous responsable des costumes au Théâtre du Soleil ?

De façon permanente, depuis dix ans. Depuis la mise en scène des  » Shakespeare « . auparavant, j’avais participé au film Molière et à la pièce Méphisto. J’ai également travaillé pour d’autres théâtres.

Par rapport à ces autres théâtres, votre rôle ici est-il différent ?

Oui, très différent. Ailleurs, les costumes, après discussion avec le metteur en scène, sont choisis et fixés en général une fois pour toutes. On les dessine, on réalise des maquettes et on exécute à partir de là. Au Théâtre du Soleil, je ne fais ni dessins ni maquettes. Et les costumes sont toujours susceptibles d’évoluer. En fait, je travaille dans l’incertitude.

Comment les costumes s’élaborent-ils alors ?

Ils sont le résultat d’un travail collectif. Je ne suis pas seule à décider. Il y a une interaction permanente entre Ariane Mnouchkine, les comédiens et moi. Pour chaque nouveau spectacle, au début des répétitions, on commence par prendre plein de costumes des anciennes mises en scène. On les apporte dans la salle et, là, les comédiens mettent ce qu’ils veulent, telle jupe, telle tunique, tel pantalon, en totale liberté, au gré de leur improvisation. C’est au fur et à mesure de leur travail que les costumes prennent forme. Moi je m’ajuste au fil de la création tout en rapportant aussi mes réflexions. En cela je ne suis pas qu’une simple exécutante.

Leur invention est donc directement liée au jeu ?

Totalement, ils se créent à partir des idées des uns et des autres. Après c’est à moi de me débrouiller pour les réaliser selon la forme qu’ils ont prise. Ce n’est pas toujours évident surtout qu’ils peuvent changer jusqu’à la veille de la première. Mais on y arrive.

Qu’est-ce qui peut provoquer ces changements ?

Le travail de mise en scène lui-même. Soudain quelque chose heurte la vision qu’Ariane Mnouchkine a du spectacle. Un détail vient troubler l’unité. Ces changements sont la conséquence de l’énorme travail de peaufinage qui préside à chaque nouvelle mise en scène, de la réflexion qui l’accompagne.

Pourtant au départ, une ligne d’inspiration n’est-elle pas arrêtée ?

Effectivement. Pour le maquillage, comme pour les costumes, on est parti de l’Inde, du Kathakali. Nous avons des livres à disposition que les comédiens consultent, s’ils le désirent, au début, quand ils se cherchent encore. Ce ne sont pas seulement des livres de théâtre mais des ouvrages sur l’Orient en général. On y puise des idées qui nous servent surtout pour les éléments décoratifs. Cela dit, notre travail n’est jamais de la copie pure et simple. Les influences ne jouent guère que dans la façon dont se tissent les choses. Tout est plutôt de l’ordre de la recréation.

N’y a-t-il pas une unité de référence ?

Non, il n’y a aucune volonté d’unifier les costumes selon des connotations déterminées. En fait, c’est l’imaginaire qui prime tout au long du travail. Par exemple dans Iphigénie, les costumes du chœur féminin présentent une forme évasée. Il se trouve que deux comédiennes étaient alors enceintes. Quand elles ont fait leurs premiers essayages, elles ont tout naturellement choisi des vêtements qui épousaient leur rondeur.

De là est venue cette ligne particulière. Elle est restée parce qu’on a trouvé cela beau, tout simplement. Même chose pour la coiffe d’Agamemnon. C’est un délire du comédien, qui l’a entièrement conçue et réalisée.

Cependant, pour le chœur des vieillards, nous nous sommes quand même servis d’une référence. Le volume des costumes est directement inspiré du Kathakali. Les acteurs portent des boudins sur les hanches ainsi que des grands jupons. Mais tout le reste est pure imagination.

Cela permet aux spectateurs de rêver aussi ?

 

 

Pourquoi pas ? Chacun puise et apporte quelque chose de lui-même dans un spectacle. Ainsi un spectateur a vu, dans l’apparence d’un comédien, l’évocation d’une frise assyrienne. Or, cela n’a pas été voulu délibérément. C’est juste l’émanation de la volonté de ce comédien de trouver une stature héroïque. Pour un autre spectateur, une coiffe portait des réminiscences crétoises… C’est aussi cela la richesse d’une mise en scène, cette capacité à faire jouer l’imagination des spectateurs.

N’existe-t-il pas des liens d’un spectacle à un autre ? Ainsi la ligne du costume d’Iphigénie peut rappeler le vêtement d’un personnage de L’Indiade ?

C’est vrai, c’est un peu la même apparence, comme si on promenait le personnage de pièce en pièce. Cependant, cet écho ne répond à aucune intention réfléchie. Il est plutôt d’ordre inconscient. Car, pour moi, chaque travail est totalement distinct du précédent.

Certains choix sont quand même arrêtés. Les couleurs par exemple ?

Au départ, Ariane Mnouchkine a, en effet, choisi des couleurs de base : rouge, jaune, noir et même du bleu mais qui a ensuite disparu. Des éléments de costumes sont très vite confectionnés dans ces couleurs. Après, j’interviens pour le choix des teintes : on explore des gammes et très souvent on a recours à la teinture. Car, dans le commerce, les teintes que nous désirons sont souvent introuvables. Cela donne des couleurs  » spécial Soleil « , réalisées expressément pour nous.

Comment sont choisis les différents matériaux ?

Ils ont tous comme référence l’Inde : on utilise beaucoup la soie, le lin aussi et parfois du drap.

Un spectacle comme Les Atrides représente combien de costumes ?

Je ne les ai jamais comptés, cela me fait peur. Les comédiens ne sont pas très nombreux mais comme chacun joue plusieurs personnages… Cela représente une somme de travail énorme.

Lors de la réalisation des costumes, pouvez-vous visualiser leur effet d’ensemble sur la scène ?

Non, cela m’est impossible, sauf pour les harmonies de couleurs. Pour avoir une idée de l’ensemble, il faudrait que j’aie tous les costumes finis dans la tête et non le nez sur chacun d’eux. La complexité du travail, son évolution permanente empêchent cette vision globale. Surtout que, faute de temps, je ne peux assister aux répétitions.

Quand vous découvrez le spectacle, quelle est alors votre impression ?

Je suis contente et même souvent épatée. Quel plaisir de l’œil ! Je ressens une grande satisfaction qui récompense de tous les efforts fournis.

Ils sont le résultat d’un travail collectif. Il y a une interaction permanente entre Ariane Mnouchkine, les comédiens et moi. Pour chaque nouveau spectacle, au début des répétitions, on commence par prendre plein de costumes des anciennes mises en scène. On les apporte dans la salle et, là, les comédiens mettent ce qu’ils veulent, telle jupe, telle tunique, tel pantalon, en totale liberté, au gré de leur improvisation.

C’est au fur et à mesure de leur travail que les costumes prennent forme. Ils peuvent changer jusqu’à la veille de la première. Moi je m’ajuste au fil de la création tout en rapportant aussi mes réflexions. C’est l’imaginaire qui prime tout au long du travail. J’interviens pour le choix des teintes : on explore des gammes et très souvent on a recours à la teinture. Car, dans le commerce, les teintes que nous désirons sont souvent introuvables. Cela donne des couleurs  » spécial Soleil « , réalisées expressément pour nous.On utilise beaucoup la soie, le lin aussi et parfois du drap. C’est aussi cela la richesse d’une mise en scène, cette capacité à faire jouer l’imagination des spectateurs.

Vous pouvez retrouver photos et interview sur le site : http://www.lebacausoleil.com Tandis que davantage d’informations sont disponibles dans Théâtre Aujourd’hui, n°1 (« Les Atrides au Théâtre du Soleil »), CNDP, 1992 (avec des diapositives de Michèle Laurent), p. 30-34.

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