Thierry Delettre et les costumes du Facteur Cheval

Fév 26, 2019 by

Il est des gens qui semblent invisibles tant ils font partie intégrante de nos vies. On les voit tous les jours et souvent nous les définissons par leur fonction. Le sociologue Pierre Sansot les appelait les gens de peu. Parmi ces gens à la vie si ordinaire qu’elle semble presque planifiée d’un bout à l’autre, certains se sont démarqués. En raison d’un imaginaire si extraordinaire qu’ils n’ont pu le contenir et l’ont partagé avec tous, quitte à passer pour de doux dingues. Ce fut le cas pour le Douanier Rousseau en peinture ou bien le Facteur Cheval en art brut. C’est de ce dernier dont nous allons parler grâce à la rencontre avec Thierry Delettre, créateur de costumes pour le long métrage. La problématique étant de savoir comment on peut faire un biopic sur un homme à la fois ordinaire et extraordinaire tout en respectant son aspect d’ascète et la pureté de son objectif : donner naissance à son rêve…

«  Nous avons beaucoup travaillé sur la silhouette avec Jacques Gamblin, Il incarnait tellement le facteur que c’en était troublant. Je pense que c’est le rôle de sa vie dans le sens où il a redonné vie au facteur de façon stupéfiante. Son costume est fait sur-mesure, mais nous avons travaillé sur un petit gabarit presque étriqué mais c’est volontaire.  Il était serré aux entournures mais il a joué avec. Je lui ai apporté une peau et lui a joué avec de manière géniale.

Le facteur Cheval en tournée

Le facteur Cheval en tournée

Les séances d’essayages étaient passionnantes parce que Jacques était dans une recherche du personnage en même temps qu’il essayait des choses. On sentait tout de suite qu’il se les appropriait lorsque cela allait dans le bon sens. »

Joseph Ferdinand Cheval est un taiseux. Mais ce qui lui permet d’avoir un imaginaire aussi riche construit d’émotions contenues. Jacques Gamblin raconte Lorsque j’ai essayé le costume pour la première fois, j’ai  « chialé comme un gosse, mais pas à cause des épingles ! », se souvient l’acteur. « Je ne sais pas pourquoi j’ai été submergé d’émotion. J’ai pris conscience à ce moment-là et de façon concrète et organique que c’était pour moi. Je me suis identifié d’un seul coup à Cheval. Je me suis senti légitime à cet instant. J’en profite pour dire que le créateur des costumes Thierry Delettre, a fait un travail magnifique. Et ça a été pareil à chaque fois que je renfilais ce costume et que je partais en tournée sur les chemins avec ma sacoche. J’avais l’impression de partir à sa rencontre, d’aller marcher avec lui, en lui. Pareil pour les mains choisissant des pierres ou maniant des outils. Ce qui m’a fasciné, c’est que le cœur de cet homme ait tenu bon face à ses émotions et sa vie de grand labeur. Ce type, qui a travaillé toute sa vie comme un bœuf, s’est tapé plus de trente kilomètres par jour et a soulevé des tonnes de pierres, est mort à 88 ans – ce qui est en 1924 relève de l’exploit ! – en ayant enterré toute sa famille, ses enfants, ses deux femmes. C’est la preuve irréfutable des bienfaits de la passion non ?! »[1] 

Thierry Delettre explique : J’ai un peu inventé l’allure du facteur car c’est un facteur rural  et la silhouette de l’époque ne me plaisait pas parce qu’elle était sans intérêt, j’ai donc fait un mixte entre le facteur de ville et le facteur de campagne. La matière est également différente des usages de l’époque : Niels Tavernier voulait vraiment que ce soit un tissu qui réagisse  à la lumière ce qui n’est pas possible avec un lainage. Les draps de laine étaient faits pour durer. TD6Donc nous avons pris une gabardine de coton qui réagit dès qu’il y a quelque chose. Tu as des reflets, des ombres de la profondeur.  Les boutons viennent de ma propre réserve et le liseré sur la veste est brique au lieu de rouge. Le musée nous a confié un képi qui correspond à l’époque. Nous l’avons utilisé comme gabarit mais nous avons utilisé le même tissu que pour le costume, nous avons quelque chose de différent.FC3

 Niels Tavernier est très sensible à la colorimétrie car il vient de l’image et il a donc une sensibilité très prononcée. Nous travaillions par gamme de couleur car chaque personnage avait sa couleur. Cela lui parlait tout de suite, il travaillait à l’œil. J’ai fait quelques croquis  pour obtenir des silhouettes épurées, obtenir les principes. Je voulais que ce soit des lignes pures et simples… Lorsque je gomme ce qui est encombrant, ce qui surcharge, même si c’est dans l’imagerie de l’époque,  tu obtiens quelque chose de nouveau. Tu rends le costume moderne de façon générale. Ce sont un peu les attentes actuelles.

En tout cas je procède en digérant la documentation qui correspond à la période,  ensuite je balaie tout pour réinventer. Il faut que cela ait l’air naturel, que cela fasse « vêtement » et non pas «  costume ». Je ne souhaite pas que le spectateur ait l’impression qu’il y ait un carcan.

TD 1

Pourtant cela n’empêche pas le corset. Laetitia Casta en porte un et elle voulait en avoir un ne serait ce que pour le maintien. En le portant, elle se tient tout à fait différemment, même lorsqu’elle va au jardin. Nous avions les références de Millet et d’autres peintres naturalistes en tête. Pour elle la gamme est celle des bleus pour la première période. Ce sont de merveilleux draps anciens qu’on travaille avec le «  côté Millet »Facteur Cheval 1 puis il y a des « petites choses impressionnistes » comme la robe de mariée qui est magnifique sur elle. TD4C’est du lin imprimé que j’ai travaillé sur l’envers… J’aime beaucoup quand elle met les affaires de Cheval pour sortir. Elle met sa veste, elle est noyée dedans parce que c’est beaucoup trop grand. Ce sont des choses de la vraie vie qui parfois s’improvisent  au moment du tournage.

Il y avait la petite silhouette du facteur et puis il y a aussi sa silhouette de travail. Et là, c’est presque un costume de mime, c’est très lunaire, cela se confond presqu’avec la pierre parce qu’il faisait entièrement partie du Palais. Le costume est tout bête : on a demandé à la déco de nous trouver une vieille toile et nous avons fait sa cape de travail avec. Il y a eu un travail de patines sublime car ce sont les couleurs exactes de la construction. Notre habilleuse rajoutait de la matière à chaque fois…Tout se mêlait à la pierre. »FC7FC8

Les costumes des rôles principaux vont continuer de «  vivre »  puisque Thierry Delettre a confié la majeure partie de ces derniers au musée du Palais. L’équipe costume pour le film : Michèle Pezzin, chef costumière, costumière, Noémie Le Tilly, teintures et patines Valia Sanz, habilleuse Magali Bonnot.

Les propos sont issus d’une interview de Thierry Delettre par Sylvie Perault, sauf la partie en italique. Les photographies viennent du dossier de presse sauf celles en atelier faites par S.Perault [1] Extrait de secrets de tournage, Allociné 01/2019
Pour citer cet article http://www.cerpcos.com, Les costumes du Facteur Cheval par Thierry Delettre. S.Perault 02/2019.

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