Rencontre avec Anaïs Romand costume designer pour le cinéma

Fév 20, 2015 by

«  Le costume au  cinéma ce n’est pas de la fringue, c’est de la culture. »

Rencontrer Anaïs  Romand à quelques heures des Césars où elle est nommée est presque un privilège. Certains ont connu son existence par l’intermédiaire du film L’Apollonide, souvenir de maison close pour lequel elle a reçu un césar.

Image du film L'Apollonide

Image du film L’Apollonide

 Je l’interroge peu sur le film Saint Laurent  dont elle est créatrice des costumes car je subodore la difficulté. Non pas technique mais environnementale car le biopic était officieusement  non autorisé, légalement  les droits avaient été achetés depuis longtemps. Plutôt que de s’attarder sur la lutte mise en place par l’ancien compagnon du couturier – des tensions qui n’ont pas altérées la bonne relation entre Madeline Fontaine et Anaïs Romand qui défendent les mêmes points de vue au sein de l’AFCCA –  je l’ai rencontrée pour obtenir son point de vue sur le métier en général. Rappelons que la France est le seul pays où la majeure partie des décideurs considèrent le costume comme du chiffon – un truc de filles pour faire vite – alors que dans les pays anglo-saxons, entre autre, cette fonction est non seulement reconnue mais en expansion.

Le rôle du créateur de costume, en dehors de la création des personnages via leurs costumes est d’ouvrir une entreprise éphémère qui va durer un temps déterminé qui correspond au temps de la préparation du film, du tournage et de l’après lorsqu’il faut retourner les locations. Lorsqu’il ferme cette entreprise éphémère, il ne faut pas qu’il y ait de déficit…Comme dans n’importe quelle entreprise. Au cours des diverses interviews, les journalistes sont toujours surpris lorsque je leur dis que je ne sais pas coudre. La création ce n’est pas la réalisation mais cela montre à quel point c’est difficile de sortir des points de vue. Ils ont toujours la vision de la cousette qui coud la robe de bal de Madame à la chandelle et à toute vitesse ! Non, ce métier est au carrefour de l’entreprise et de l’artisanat. C’est un poste d’observation magnifique.

L'atelier-entreprise créé pour le film Saint Laurent

L’atelier-entreprise créé pour le film Saint Laurent

Depuis 20/30 ans c’est une seule et même culture du vêtement qui se répand, c’est un changement de civilisation qui s’opère sous nos yeux. Il y a la disparition presque totale du costume traditionnel qui pose un regard très différent sur la façon de s’habiller et qui va tout conditionner au cinéma. Cela oblige une énorme culture que les gens n’ont plus ou pas, car les gens de 20 ans ont connu leurs grands- parents en jean.

Lorsque je plonge dans la dramaturgie d’un film, c’est ce qui m’intéresse : quelle culture s’exprime ? Faire des costumes, ce n’est pas de la fringue, c’est de la culture.                                                                     C’est un métier plaisant mais difficile où il n’y a pas de progression de carrière et qui exige une présence permanente. Nous sommes payés le minimum syndical c’est-à-dire 39 h par semaine mais aucun film ne tiendrait avec cette réalité c’est en moyenne 60 à 90 heures par semaine ! J’ai une assistante qui a moins de 40 ans et trois petites filles. Elle ne veut surtout un poste comme le mien car elle ne les verrait plus… L’autre chose difficile c’est le manque de réflexion de l’entourage à propos du costume en général. C’est du sur-mesure pour les premiers rôles, ce qui signifie 3 à 4 essayages et la fabrication soit environ 1500 euros ; c’est dur de négocier avec des prods qui ont pour références ce qu’on voit en magasin, des pantalons à 60

Reproduction du "truc" en plumes de Zizi Jeanmaire

Reproduction du « truc » en plumes de Zizi Jeanmaire

euros…Alors que ce que nous faisons est l’équivalent de la haute couture. Ce département, les costumes est ignoré et souvent méprisé ; ils savent pour la plupart l’importance des costumes mais les références sont plus celles du show off à la Canal + ou du déguisement.  Cela fait du tort car l’outil de travail disparait sous nos yeux alors que dans les pays anglo-saxons certains ont été multipliés par 4 ! Je pense à costprod ou thanks fims. C’est très compliqué. En ce qui nous concerne peut-être faudrait-il changer les appellations pour que les réalités changent par exemple le chef costumier n’est pas le créateur c’est l’équivalent du premier assistant. Je ne raconte même pas ce qu’il y a autour du costume contemporain, c’est encore pire. Beaucoup pense que ce n’est pas de la création parce que c’est contemporain. Pourtant le costume porté par l’acteur est un choix, même si c’est un jean qu’il porte. Le travail est le même… En tout cas, Il reste une vraie éducation à faire auprès de tous, les stocks de la plupart de nos loueurs sont usés parce que les vêtements et les costumes, cela s’usent.

Je viens du théâtre, j’étais l’assistante de Strehler. Mon premier film était un film XVIIIe sur Kant puis j’ai fait décors et costumes pour Jacques Doillon et peu à peu je me suis orientée vers le costume. J’ai beaucoup travaillé pour des films d’auteurs ambitieux esthétiquement, Carax, Doillon… J’ai continué à travailler comme assistante à l’opéra ce qui fait que je n’attendais pas que le cinéma m’appelle. Cela s’est fait tout seul petit à petit. Cela m’a un peu marginalisée, d’autant que je suis tout de suite passée à la création sans monter les échelons habituels. Aujourd’hui j’aimerais bien faire l’expérience d’un film à gros budget pour m’amuser et n’avoir pas de soucis.

Anaïs Romand a déjà été  » césarisée  » , elle est à nouveau nommée pour Saint Laurent réalisé par B.Bonello Les costumes créés pour ce film ont été confiés à la cinémathèque française. Lire aussi l’article de Télérama  » Saint Laurent, un film où les costumes sont vivants » http://www.telerama.fr/cinema/saint-laurent-est-film-dans-lequel-les-vetements-sont-vivants-anais-romand-chef-costumiere,117258.php

 

POUR CITER CET ARTICLE   Anaïs Romand, costumier designer par Sylvie Perault/ Cerpcos.com

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