Madeline Fontaine et les costumes du film Yves Saint Laurent

Nov 26, 2016 by

Sylvie Perault a rencontré Madeline Fontaine à propos du film Yves Saint Laurent et de la création de costumes

Les métiers du cinéma sont peu connus dès lors qu’on s’éloigne du champ habituel : producteur, réalisateur, acteur, tous ces métiers jugés « glamours » car ils donnent une visibilité sans égale en cas de succès public. Madeline Fontaine, présidente de l’Association Française des Costumiers du Cinéma et de l’Audiovisuel ( AFCCA),qui a « signé » les costumes du film YSL nous parle de son expérience.

La difficulté cette fois est de “ remonter “ les trois principaux statuts du costume de scène ou d’écran tels que je les enseigne à l’université : en principe lors d’une création ce dernier existe en premier l’objet artisanal où le costume est fabriqué en fonction des savoir-faire requis. En second il est objet théâtral car porté par la comédienne, l’actrice et enfin il devient de plus en plus souvent objet patrimonial. Cette fois on commence par la fin car il faut partir du patrimonial pour retrouver la création et accompagner le film dans sa narration. D’ailleurs, parmi les nombreuses critiques du film Yves Saint Laurent, il est souvent fait allusion aux costumes portés par les comédiens. La quasi-totalité des magazines qui en parlent soulignent les prêts réalisés par la fondation Pierre Bergé. Madeline Fontaine nous explique.

« C’est en effet le cas pour la majeur partie des pièces concernant les collections présentées lors des défilés, nous avons du compléter et

Dovima et les éléphants de R.Avedon

parfois reproduire des pièces référentes et manquantes, y compris des pièces qui sont ancrées dans la mémoire comme celle qui fit la couverture d’un numéro de Vogue « Dovima et les éléphants »,ou la robe de mariée 58 qui fit aussi la couverture de Paris-Match.Le but étant que ce soit crédible et cohérent .

Car la Fondation n’a commencé à archiver les pièces des collections qu’en 1972. La maison Dior a également prêté les modèles dont elle disposait pour les collections antérieures à la création de la maison YSL.”

Mais nos corps ont changé entre la fin des années 60 et aujourd’hui et ne correspondent plus aux critères passés. Les femmes par exemple sont plus grandes, plus musclées en règle générale. D’autre part les comédiens ne sont pas mannequins….

En revanche ce n’est absolument pas le cas pour les vêtements que portent les comédiens,y compris Charlotte Lebon / Victoire hors défilés. Il ne faudrait pas oublier de prendre en compte le travail effectué par le créateur de costumes et son équipe. Car dans comme dans n’importe quel film la crédibilité a été le maître mot .”

Un film correspond aussi à une logique organisationnelle précise qui implique équipes et budgets conséquents. En France on s’obstine à confondre mode et création de costumes pour la scène ou l’écran. Si les attentes d’excellence sont identiques et que les savoir-faire ont des bases communes, le costume de cinéma s’il égale parfois le vêtement de haute- couture ,n’est pas un but en soit,il sert à dessiner un personnage même lorsqu’il s’agit de Monsieur Saint Laurent,et de son entourage.

« Nous avons travaillé sur une période de vingt ans en essayant d’éviter les clichés d’époque, et les césures,exercice toujours délicat parce que la cohérence n’est pas acquise tant que le film n’est pas monté. Il y a des scènes qui sont coupées, des passages qui vont devenir plus abruptes ; on n’a pas tout en main…Il faut essayer de faire en sorte que cela fonctionne tout du long mais ça n’est prouvé qu’au final.

A chaque fois, c’est un challenge quel que soit le film, ce qui est important c’est la crédibilité. Le défi étant en premier lieu que le « costume » puisse aider le comédien à incarner le personnage ,suivent les exigences esthétiques et l’harmonisation avec l’ensemble des postes dont dépendra l’image du film.

En ce qui concerne le partage travail avec le décor,dans le meilleur des cas, on aura rapproché des gammes de couleurs et des échantillons .Nous avons une fois de plus collaboré avec Aline Bonetto ,pour qui la partie n’était pas des moindres non plus compte tenu de l’univers du couple,et du goût pour les objets d’art (Qualité, quantité, difficulté d’acquisition, droit à l’image….)

Pierre Bergé a tout d’abord été sur ses gardes, « chasse-gardée », la Fondation devait pouvoir fournir tout ce dont nous pourrions avoir besoin pour les défilés. Puis nous nous sommes mis au travail avec les conservatrices et Dominique Deroches qui a travaillé avec Yves Saint Laurent pendant des années.Les difficultés se sont précisées là. Des pièces de musée et des vêtements de défilés n’ont pas tout à fait droit aux mêmes égards. Les mannequins devraient entrer précisément dans les modèles, pas de retouches possibles, avoir des proportions et des visages qui conviennent aux époques….Quant aux chaussures,et à certains éléments de coiffure, il a fallut en reproduire également.

Pierre Bergé est venu une fois les modèles exhumés, choisis et préparés afin de valider ce qui serait montré. A partir de ce moment je pense qu’il nous a fait confiance et nous a laissé la liberté de décider la façon de compléter et mettre en valeur le patrimoine de la Fondation.

Nous avons confié le « dossier Fondation » à Marie Bramsen,ça a fait l’objet d’un travail en parallèle du reste de la préparation qui fut également conséquente pour habiller tous les comédiens et toute la figuration sur cette période de vingt ans.

Nous nageons parfois en eaux troubles, il ne s’agit pas seulement de costumes, Il y a tout l’environnement psychologique, les fragilités des uns et des autres à gérer. Lorsqu’un comédien doute pour tout un tas de raison, c’est souvent le costume qui ne va pas. Il est trop ceci, pas assez cela. C’est un passage délicat. On est là vraiment juste au moment de l’incarnation. Les choix peuvent facilement être remis en question au dernier moment, et nous n’avons pas toujours le temps de faire les choses comme elles devraient être faites.

La pression est grande,et nous nous retrouvons trop souvent à gérer l’urgence,avec l’exigence de toujours parfaire. Un des aspects à mon sens riche dans nos métiers est le travail d’équipe,et j’ai la chance de travailler avec des alliés précieux,avec lesquels il y a toujours du plaisir à réaliser ensemble, ce fut le cas une fois de plus sur ce film. »

Le point de vue du spectateur peut donc s’élargir et s’appuyer sur ce travail peu connu du grand public mais qui montre à quel point le travail en amont et durant le film contribue à la réussite du long métrage et sa possible pérennité dans l’histoire du cinéma.

Nos remerciements à Madeline pour sa disponibilité.

Pour citer cet article Madeline Fontaine / Sylvie Perault_costumes fim Yves Saint Laurent cerpcos 02-2014

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