Les films de Jacques Prévert et leurs costumes

Nov 7, 2018 by

Alors que l’exposition de la Maison Jacques Prévert d’Omonville la petite vient de s’achever, Quand les costumes font leur cinéma, nous poursuivons cette exposition par l’intermédiaire de les différentes informations fournies par le lieu.  La Maison Jacques Prévert conserve des costumes et accessoires  qui ont été  créés pour les tournages de Les visiteurs du soir et les Enfants du Paradis. Voici leur histoire.

La belle association

Après des débuts en tant que critique de cinéma, Marcel Carné (1906-2006) se lance dans la réalisation en 1929 avec le court-métrage Nogent, Eldorado du dimanche. Le film est remarqué dans le métier. Carné devient alors l’assistant des réalisateurs René Clair et Jacques Feyder. En 1932, il assiste à une représentation de La Bataille de Fontenoy par le Groupe Octobre. Il est impressionné par l’écriture de la pièce, notamment par la réplique : « Soldats de Fontenoy, vous n’êtes pas tombés dans l’oreille d’un sourd ». Pourtant Marcel Carné ne fera la connaissance de son auteur, Jacques Prévert, que trois ans plus tard, au cours de la projection du Crime de M. Lange. En 1936, Carné s’engage à réaliser son premier long-métrage sur un scénario déjà existant, Prison de velours. Mais l’histoire est faible. Carné fait alors appel à Prévert pour la réécrire. Par la création de multiples seconds rôles, le scénariste donne une nouvelle envergure au film rebaptisé Jenny. Coup d’essai réussi

En 1937, les deux hommes s’attaquent à l’adaptation d’un roman anglais qui caricature la presse, la police et l’Église. Le sens percutant des dialogues et l’humour pimenté de Drôle de Drame ne séduit pas le public. Pourtant, on en retiendra une célèbre réplique : « Moi, j’ai dit bizarre… ». Le duo ne se décourage pas pour autant et adapte Le Quai des Brumes l’année suivante. Bien qu’éloigné du roman, le scénario de Prévert est approuvé par l’auteur Pierre Mac Orlan. Le film retrace l’histoire d’amour impossible entre un soldat déserteur et une jeune ingénue. Les personnages y sont riches et finement caractérisés. Le film remporte un vif succès, même si certains l’accusent de démoraliser les combattants.

En 1939, Prévert et Carné portent à l’écran Le Jour se lève. Le film surprend et dérange car, pour la première fois au cinéma, sa construction est basée sur de nombreux retours en arrière. La noirceur et la mélancolie dégagées par le film participent également à son insuccès. C’est pendant la période trouble de l’Occupation que Carné et Prévert atteignent le sommet de leur art avec deux grands succès : Les Visiteurs du soir (1942) et Les Enfants du Paradis (1945). Mais après-guerre, la collaboration entre les deux hommes s’étiole peu à peu. En 1947, Prévert est désabusé face aux critiques et à l’échec des Portes de la Nuit. La même année, Prévert et Carné sont obligés d’abandonner le tournage d’un film sur les bagnes d’enfant, La fleur de l’âge. Enfin, Carné réalise La Marie du port, d’après le roman de Simenon, en 1950. Jacques Prévert participe au scénario mais son nom n’est pas crédité au générique.

Une histoire fantastique, Les Visiteurs du soir

Depuis 1939, Marcel Carné cherche en vain à mettre sur pied un nouveau film. Plusieurs projets avortent au stade de la préparation, en raison des réticences des producteurs et de la désorganisation du cinéma français pendant l’Occupation. vds1Début 1942, Marcel Carné trouve en André Paulvé, nouveau gérant des studios de la Victorine, un producteur prêt à le financer. Un premier projet avec Jean Marais est rejeté par la censure de Vichy. André Paulvé propose alors à Marcel Carné de rejoindre Jacques Prévert dans le Sud de la France pour réfléchir à une idée de scénario. Prévert et Carné décident de travailler, non pas sur l’adaptation d’un roman, mais, pour la première fois, sur la création d’un scénario original. Pour éviter la censure et conserver une certaine indépendance, ils choisissent de situer le film dans le passé et de lui donner une teinte fantastique. Inspirés tous deux par l’ouvrage Les Très Riches Heures du duc de Berry, ils placent l’action au Moyen Âge. Jacques Prévert et Pierre Laroche écrivent le scénario, tandis que Marcel Carné choisit son équipe, notamment Alexandre Trauner (1906-1993) pour les décors et Joseph Kosma (1905-1969) pour la musique. Tous deux juifs, ils doivent travailler dans la clandestinité et ne pourront figurer au générique du film. Marcel Carné recrute également ses interprètes : Alain Cuny (1908-1994), remarqué au théâtre ; Arletty (1898-1992), une fidèle de ses films ; Marie Déa (1912-1992) ; Jules Berry (1883-1951)

Le tournage commence en avril 1942 : les extérieurs sont tournés au studio de la Victorine à Nice et dans les paysages de Tourettes-sur-Loup, village où réside l’équipe du film ;VSD5 les intérieurs sont filmés près de Paris, dans les studios de Joinville. Les conditions de tournage sont difficiles en raison de la pénurie de matériaux, des restrictions imposées par l’Occupation et des retards dus aux conditions météorologiques. Les Visiteurs du soir sort en salle le 5 décembre 1942 et reçoit des critiques élogieuses. Le public plébiscite cette histoire d’amour fantastique, qui permet de s’évader hors des soucis du quotidien en cette période de guerre. Et comme le rappelle si bien Prévert : « Les seuls films contre la guerre, ce sont les films d’amour » (Libération, 12 août 1960).vds2 Des costumes cousus de fil blanc Georges Wakhévitch (1907-1984), assistant décorateur d’Alexandre Trauner, est chargé des costumes pour le film Les Visiteurs du soir. Le début du tournage à Nice et les difficultés matérielles liées au contexte de l’Occupation rendent leur confection complexe. Wakhévitch prend des libertés avec la vérité historique du XVe siècle pour imaginer les costumes du film. Il puise son inspiration aussi bien dans les différents courants de mode médiévale, que dans les styles vestimentaires du début de la Renaissance. Pour confectionner les habits, Carné et Wakhévitch ont la plus grande difficulté à trouver les velours, satins et brocarts nécessaires. Malgré tout, ils réussissent à dénicher un tailleur parisien qui en possède tout un stock. Non seulement le tailleur demande une somme exorbitante pour leur vente,vds4 mais de plus, il exige de fabriquer lui-même les costumes. Le producteur du film, André Paulvé, refuse dans un premier temps. Carné est également sceptique devant le manque de finitions des costumes de théâtre que lui montre le tailleur pour le convaincre. Face aux retards déjà pris par le film, Paulvé et Carné finissent par accepter et décident d’utiliser ces tissus uniquement pour habiller les personnages principaux. Carné exige de suivre attentivement la réalisation des costumes et d’assister aux séances d’essayage.vds3

Pour les personnages secondaires, le velours, les satins et brocarts sont remplacés par de la laine et des textiles synthétiques tels que la fibranne et la rayonne. Cependant, ces tissus de remplacement n’ont ni le moelleux du velours, ni le brillant du satin. Ils sont également très minces et sans tenue, ce qui transparaît à l’image. Afin de masquer la médiocrité des costumes, Carné multiplie les plans larges, notamment lors des scènes de banquet. Ainsi, vus de loin, les vêtements donnent une impression de richesse comparable à celle des costumes des personnages principaux. Carné avouera par la suite : « Les costumes de ce film ne me satisfaisaient pas du tout. C’était du cafouillage pur et simple car, sous l’Occupation, il était fort difficile de trouver du bon tissu. De surcroît, je n’aimais guère le travail de notre costumier » (Un peintre et le cinéma, Nikita Malliarkis).

Dans les coulisses des Enfants du Paradis

Malgré le succès des Visiteurs du soir, Prévert et Carné peinent à monter un nouveau projet face aux restrictions des sociétés de production. Déçus et mécontents, ils font part de leurs difficultés à JeanLouis Barrault (1910-1994), rencontré sur la promenade des Anglais, à Nice. Le comédien leur raconte l’histoire du mime Deburau (1796-1846). Toujours silencieux, il attira la foule le jour de son jugement pour le crime d’un ivrogne qui avait insulté sa femme : le Tout-Paris accourut pour entendre sa voix ! Carné et Prévert sont séduits : le réalisateur par l’opportunité de mettre en scène le Paris du XIXe siècle et le scénariste par celle de faire revivre l’un des contemporains de Deburau, le poète-assassin Lacenaire (1803-1836)…EDP.2

Au printemps 1943, après s’être abondamment documenté au musée Carnavalet, Marcel Carné s’installe dans le Sud pour travailler sur le film avec Prévert, Trauner et Kosma : « Que tous soient réunis dans un même lieu, c’était l’idéal. Nous travaillions vraiment en commun, chacun interrogeant l’autre dès qu’une difficulté se présentait » (Marcel Carné, La ville à belle dents). Le réalisateur et le scénariste s’accordent également sur l’interprétation du film, qu’ils veulent prestigieuse : Arletty, Pierre Brasseur (1905-1972), Louis Salou (1902-1948), Marcel Herrand (1897- 1953)… et bien évidemment Jean-Louis Barrault dans le rôle de Deburau. Le tournage commence en août 1943 aux studios niçois de la Victorine. Il est vite interrompu suite à la capitulation de l’Italie en septembre. La société italienne Scalera n’est alors plus en mesure d’assurer les coûts de production du film, repris par la société Pathé. Le tournage recommence en novembre edp 3dans les studios parisiens de Pathé pour les scènes intérieures. L’avancée des Alliés étant particulièrement lente, Carné obtient l’autorisation de revenir à Nice pour terminer son film. Mais le décor extérieur du Boulevard du Crime a été balayé par une bourrasque pendant l’hiver. Suite à ce nouveau contretemps, le tournage ne reprend qu’en février 1944. Par la suite, c’est Carné qui retarde délibérément le montage du film « afin qu’il soit présenté comme le premier film de la paix enfin retrouvée ». Les Enfants du Paradis sort effectivement après la Libération, le 14 mars 1945. Bien que divisé en deux parties, Carné exige que le film soit projeté dans son intégralité lors des séances. Les Enfants du Paradis rencontre un grand succès en France et à l’étranger, Jacques Prévert étant nommé dans la catégorie du meilleur scénario aux Oscars. Au fil des années, ce film sera régulièrement reconnu comme l’un des meilleurs du cinéma français. Des costumes brodés au fil du scénario La confection des costumes des Enfants du Paradis est confiée à Antoine Malliarkis (1905-1990), dit Mayo. Marcel Herrand le présente à Carné sur le tournage des Visiteurs du soir. Ami de Prévert et de Trauner, c’est la première fois que ce costumier de théâtre travaille pour le cinéma. Mayo rejoint Prévert, Carné, Trauner et Kosma à Tourettes-sur-Loup pour la préparation du film. Il dessine des maquettes en s’imprégnant des archives récoltées par Carné. Mayo imagine les costumes selon les personnages, pendant la rédaction du scénario, mais également en fonction des comédiens.EDP En résulte une grande cohérence entre l’habillement et la psychologie des personnages, où chaque détail est signifiant : les boucles d’oreilles en forme de cœur de Garance, les vêtements étriqués qui oppressent Baptiste, l’élégance de Lacenaire qui s’efface soudain devant celle du comte de Montray. Outre son talent, Mayo apporte également de précieuses relations puisqu’il est le gendre de Jean Labusquière (1895-1947), figure notoire de la mode et proche collaborateur de Jeanne Lanvin (1867- 1946). Le costumier se fournit auprès de la maison de haute couture. En effet, au titre du rayonnement national, les maisons de mode bénéficient de dérogations pour leurs approvisionnements, qui les libèrent des restrictions imposées par l’Occupation. La maison Lanvin procure donc à Mayo des étoffes et tissus de qualité. Les essais ont lieu dans la maison de couture, notamment pour les robes d’Arletty. EDP4Le réalisateur confie : « Je voulais que les robes n’apparaissent pas stylisées au premier coup d’œil mais qu’elles le soient, que leurs lignes soient pures et dépouillées. Au moins pour la seconde partie du film, je voulais que ces robes puissent être mises de nos jours à un gala de l’opéra » (Un peintre et le cinéma, Nikita Malliarkis). Le grand nombre de petits rôles et de figurants oblige cependant la production à louer des costumes au lieu de les confectionner, notamment pour les scènes de foule sur le Boulevard du Crime. Reconnus dans la profession pour leur grande qualité, les costumes des Enfants du Paradis sont le fruit du travail de près de 300 costumiers, couturières et habilleuses.

D’après le dossier réalisé par La Maison Jacques Prévert d’Omonville la Petite.

Depuis son ouverture au public, la Maison Jacques Prévert a constitué une collection d’œuvres originales qui retrace le parcours artistique de Jacques Prévert (1900-1977). En 2004, la thématique « cinéma » de cette collection est enrichie par l’achat en vente publique de costumes. Créés pour Les Visiteurs du soir et Les Enfants du Paradis, ces costumes permettent d’illustrer la carrière scénaristique de Jacques Prévert. Œuvres fragiles, ces costumes sont exposés en de rares occasions et sinon, conservés en réserve à l’abri de la lumière et de la poussière. Récemment restaurés, ils ont été présentés en exclusivité et en complément de l’exposition temporaire « Jacques Prévert, portrait d’un artiste ».

Maison Jacques Prévert 3 Hameau du Val – Omonville-la-Petite 50440 La Hague Tél : 02-33-57-72-38 – Fax : 02-33-93-20-43

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