Les costumes et bijoux afrofuturistes de Black Panther

Mar 27, 2018 by

Si ce long métrage n’a pas eu le même retentissement en France qu’aux USA, il marque néanmoins un événement : celui d’un super héros noir et d’un casting qui l’est tout autant. Le film Black Panther est donc  » inédit » dans le sens où il porte un nouveau regard sur la femme et l’homme noirs à égalité avec la vision de super héros occidentaux mais en plongeant dans les racines communes aux noirs de la diaspora  et sur ce qui peut paraître un truisme pour certains, une réalité pour d’autres : la terre des origines. Ainsi l’esthétique sans faille tient aux recherches poussées qui ont été faites en amont et qui respectent- sans que le spectateur tombe dans le folklore ou l’exotisme- les usages culturels d’ethnies connues de tous car éloignées de l’occident… Le bel article d’une nouvelle venue au CERPCOS en témoigne.

Les costumes et bijoux afrofuturistes de Black Panther (2018)
Anaëlle Gobinet-Choukroun,
Doctorante en Histoire de l’Art (XIXe-XXe s.), Université de Strasbourg

Black Panther, dernier film des studios Marvel, propulse la terre imaginaire du Wakanda dans les salles de cinéma internationales. Son réalisateur, Ryan Coogler, fait forte impression à Hollywood avec ce film entremêlant « black power » et « girl power », convoquant des enjeux propres au XXIe siècle (surpopulation, restitution des œuvres d’Art aux anciennes colonies, crise migratoire, exploitation des ressources et énergies, technologies innovantes), ainsi que des inspirations plus anciennes relatives à la tradition du continent africain. L’intrigue est servie par une mise en scène spectaculaire, accordant une large place aux effets spéciaux, aux décors et aux costumes.
Réalisés par la costumière Ruth E. Carter et une équipe de près de cent personnes (illustrateurs, designers, fabricants de bijoux, etc), les costumes allient audacieusement tradition et modernité, implantant des tenues et accessoires en partie ancestraux dans un futur ultratechnologique. Le style inédit qui en résulte est appelé Afrofuturisme. Pour l’élaboration des costumes, Carter fait appel à plusieurs designers africains comme le nigérien Iriké Jones, directeur créatif de la marque Oyéjidé, qui remet au goût du jour l’étole de soie portée sur une épaule à la manière de T’Challa, prince héritier du Wakanda. Elle sollicite également le savoir-faire de créateurs afro-américains comme Douriean Fletcher, qui conçoit les bijoux de chaque personnage, pièces uniques créées exclusivement pour le film.

Chef de l'ethnie de la Rivière et dans la réalité, les Surma d'Ethiopie

Chef de l’ethnie de la Rivière et dans la réalité, les Surma d’Ethiopie

On recense trois types d’inspirations majeures, qui ont permis d’aboutir aux tenues des habitants du Wakanda. D’une part, de toute évidence, les dessins de Jack Kirby pour le comics américain d’origine (1966), base des maquettes de costumes de Carter. D’autre part, les formes avant-gardistes et futuristes des créations de certains couturiers de mode comme Issey Miyake, Stella Mc Cartney ou encore Gareth Pugh, ainsi que le style afropunk. Enfin, et ce de façon flagrante,

Maquillage shuri / karo

Maquillage shuri / karo

les atours de diverses ethnies africaines comme les Mursi ou les Karo du d’Éthiopie, les Basotho du Lesotho, ou encore les Massaï et Turkana du Kenya. Amalgamés, ce lot hétéroclite de références constitue l’identité vestimentaire du peuple du Wakanda. Carter explique que son choix de retourner aux sources traditionnelles d’Afrique traduit sa volonté de mettre en avant l’esthétique africaine, peu fréquemment représentée à Hollywood, – ou du moins en en occultant bien souvent la diversité. Elle a le souci de la justesse dans ses costumes et affirme faire systématiquement référence à une culture du Continent lorsqu’elle emploie une couleur, une matière ou une forme spécifique. De plus, l’optique de créer des costumes inédits, complètement vierges de toute influence coloniale, représentait pour elle un véritable défi qui l’a immédiatement inspirée. Pour preuve, les coloris dominants des costumes et bijoux sont empruntés à deux peuplades du Kenya : les Massaï – pour leurs rouges et bleus chatoyants, et les Turkana –Shuri mariée Massaï pour leurs jaunes et verts intenses. Certains costumes et parures sont particulièrement évocateurs de cette conception de retour aux sources. Par exemple, lors de leur fuite, les membres de la famille royale du Wakanda portent de larges manteaux de laine à motifs colorés directement inspirés de ceux de l’ethnie Basotho du royaume du Lésotho (Afrique du Sud). De même, la coiffure d’une aînée de la tribu des mines est composée de grosses perles de copal et d’ambre, matériaux récurrents dans la bijouterie malienne, berbère, yéménite et indienne. Aussi, le père de la tribu de la rivière est remarquable par le contraste entre son costume émeraude élégant – digne d’un véritable « sapeur » ivoirien, et le plateau labial assorti qu’il porte à la lèvre inférieure. Cette pratique est commune aux ethnies Surma et Mursi d’Éthiopie. Dans le même esprit, les parures des vieilles femmes de la Cour royale sont purement issues de la joaillerie touareg du Niger, du Mali et d’Afrique du Nord : des croix en argent gravé et niellé identiques aux productions des bijoutiers de Tahoua. Un passage du film met en évidence les divergences d’habillement entre les Anciens et la nouvelle génération, lorsque la princesse Shuri, jeune sœur de T’Challa, au style vestimentaire adolescent et futuriste, critique avec une moue condescendante les bijoux de ses aînés. Shuri porte au contraire des chokers, comme un ras de cou en cuir noir sur lequel est piqué un rang de cauris, coquillages très usités au Sénégal et au Mali.

Okoyé et les DORA MILAJE / SURMA ETHIOPIE (femmes girafes)

Okoyé et les DORA MILAJE / SURMA ETHIOPIE (femmes girafes)

En revanche, pour la cérémonie d’intronisation de son frère, elle arbore un ornement traditionnel audacieusement revisité pour le film, propre aux mariées Massaï (Kenya). Ce bijou de tête en trois parties englobe le haut du crâne, descend sur le front entre les deux yeux, encadre le nez et se rattache au niveau des maxillaires de façon étonnante : une mâchoire animale, probablement celle d’un félin puissant – référence implicite au titre du film. Ce bijou a été conçu par la costumière Mary Ellen Fields, associé dans cette scène à une cuirasse en métal conçue par Fletcher. On peut également citer les impressionnantes armures de la générale Okoyé et des Dora Milaje, sa garde féminine, créées d’après le modèle africain des femmes girafes Ndébélés (Afrique du Sud), et le modèle japonais des armures massives orfévrées des Samouraï. Carter et Fletcher décrivent ces derniers costumes comme les pièces maîtresses de travail.

La cheffe de l'ethnie des mines

La cheffe de l’ethnie des mines

Elles leur ont accordé un soin très spécifique, chacune étant unique et personnalisée en fonction de l’actrice à laquelle elle est destinée, agrémentée d’une symbolique et de motifs protecteurs. Quant à la robe de dentelle blanche de la reine-mère Ramonda, et sa coiffe assortie, elles sont les résultats de vraies prouesses techniques car réalisées entièrement en Belgique à l’aide d’une imprimante 3D.
Les maquillages qui parachèvent les costumes ont également une grande importance. Lors de la bataille finale, le visage de Shuri est orné de points blancs sur son front et autour de ses yeux, référence aux peintures rituelles des Mursi et Karo (Éthiopie). Mais le plus impressionnant reste les scarifications appliquées sur l’ensemble du torse de Killmonger, prétendant au trône du Wakanda et ennemi du prince T’Challa. Ces modifications corporelles s’inspirent de celles des Toposa (Éthiopie et Soudan). Killmonger et Toposa ( Soudan)Pour rendre ces chéloïdes factices crédibles à l’écran, les maquilleurs ont d’abord moulé le buste de l’acteur, puis fabriqué des prothèses dans des moules à plat. Chacune d’entre elles était ensuite peinte à la main pour imiter la couleur naturelle de la peau, puis appliquée et ajustée durant plusieurs heures avant de tourner la scène. Le rendu final est frappant de réalisme*.
Black Panther est donc indissociable de ses costumes et bijoux afrofuturistes, qui lui confèrent son identité visuelle si reconnaissable. Le succès qu’il rencontre aux États-Unis a poussé Fletcher à commercialiser une collection de bijoux inspirés du film, présentés lors de la dernière Fashion Week de New York. Attendons maintenant de voir si le travail de Carter et son équipe figurera sur la liste des nommés dans la section des meilleurs costumes aux prochains Oscars 2019.

En complément, le reportage de France Culture « Le jour où l’Amérique a découvert un super-héros noir appelé Black Panther » : https://www.franceculture.fr/histoire/black-panthers-black-power-amerique-raciste-marvel.

* Un grand merci à Lucie Schosseler, maquilleuse de cinéma pour le Studio Super5 (Metz), pour ses explications relatives au procédé des fausses scarifications.

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