La Belle et la Bête : masque et création de costumes

Déc 1, 2013 by

Dans l’ouvrage collectif du CERPCOS intitulé L’homme en animal sur scène et à l’écran ( les éditions du Jongleur  2007) dirigé par Sylvie Perault on trouve un article intitulé  « la beauté cachée, Jean Marais et le personnage de la Bête dans le film de Cocteau La Belle et la Bête » écrite par cette dernière. Dans le cadre des événements multiples consacrés au poète, nous vous livrons ici un extrait de ce bel article.

[…]

S’il y a bien une bête cinématographique qui continue de frapper les esprits et le regard – des années après sa création- suscitant des sentiments contradictoires de peur et d’attirance, d’effroi et de fascination, de compassion, c’est Jean Marais dans le rôle de la Bête dans la Belle et la Bête film réalisé par Jean Cocteau en 1946. Si la Bête suscite des sentiments multiples, sa création a nécessité des savoir-faire nombreux, le tout conjugué à un fabuleux travail d’acteur, de mise en scène et de photographie.  D’autre part le double rôle du comédien, Avenant, l’amoureux peu fiable et la Bête, animal fascinant assorti d’un très court troisième rôle – celui du Prince –  relève de la performance d’acteur. C’est la double signification des personnages incarnés par une seule personne qui pose la question de l’émotion. Séparés par deux ambiances distinctes à des moments différents, porteur de deux apparences qui s’opposent, le spectateur à pourtant l’intuition que ces deux personae ne forment qu’une seule. Point n’est besoin d’assister à une métamorphose extraordinaire pour être subjugué et c’est là la différence avec les exemples proposés jusqu’à présent : l’Homme ne se transforme pas en Bête, il est déjà une Bête, le seul horizon d’attente du spectateur est de savoir ce qui l’emportera de l’homme qui sommeille en lui (il parle et s’habille comme un noble) ou de la bête qu’il est déjà. Cela pose donc, selon la belle formulation empruntée à Nathalie Rizzoni[1], la question de savoir comment la personae a pu être bête en ayant un homme dans la peau ?

Jean Marais est encore mobilisé car la seconde guerre mondiale n’est pas achevée lorsqu’il propose à Jean Cocteau d’adapter un conte du XVIIe siècle écrit par Madame Leprince de Beaumont La Belle et la Bête. Le poète s’enthousiasme immédiatement à l’idée d’une réécriture adaptée au cinéma et à sa réalisation. En effet, le sujet correspond à un univers qui le rapproche de ses rêveries d’enfances et le rattache au monde onirique qu’il affectionne.

Le postulat du conte exige la foi et la bonne foi de l’enfance. Je veux dire qu’il faut y croire à l’origine et admettre que cueillir une rose peut entrainer une famille dans l’aventure et vice versa. Ces énigmes rebutent les grandes personnes, promptes à préjuger, fières du doute, armées de rire […] Ma méthode est simple : ne pas me mêler de poésie. Elle doit venir d’elle-même. Son seul nom prononcé bas l’effarouche. J’essaie de construire une table. A vous ensuite, d’y venir manger, de l’interroger ou de faire du feu avec.[2] Après avoir réécrit et adapté l’histoire pour le cinéma, il apparait que deux mondes distincts vont se côtoyer : celui de Belle, tourné dans la campagne française, faute de moyens. L’aspect réaliste obtenu accentue le contraste avec le monde de la Bête où toutes les influences du poète sont convoquées : surréalisme, mysticisme, poésie et symbolisme. Ces deux mondes sont reliés par une forêt qui est par essence, le lieu de toutes les rencontres et des transformations[3].

Origine de la Bête et choix de Cocteau

La Bête fascine car elle touche à une angoisse ontologique ancienne déjà évoquée par Ovide dans la métamorphose du roi Lycaon[4] que l’on peut considérer comme l’ancêtre de toutes les bêtes et loups – garou littéraires ou cinématographiques, y compris le petit dernier Wolverine.[5] C’est d’ailleurs, celui qui est le plus proche de la Bête de Jean Cocteau, car le conflit humain-animal est permanent : son apparence ne change pas, enfin il est relativement sympathique, suffisamment pour provoquer de la compassion dans les épreuves qu’il a traversées et dont il ne se rappelle guère. Leur ancêtre littéraire n’a pas cette aura car il symbolise la cruauté, l’anthropophagie, et le pouvoir présenté dans toute son horreur de domination et de tyrannie. C’est parce qu’il provoque Zeus, que celui-ci le transforme mais de façon définitive :

Ses vêtements se changent en poils, ses bras en jambes, devenu un loup il conserve encore des vestiges de son ancienne forme. Il a toujours le même poil gris, le même  air farouche, les mêmes yeux ardents ; il est toujours l’image de la férocité.[6]

L’homme transformé l’est à l’image de son caractère et de ses actes, on comprendra donc que la Bête inspire la peur à première vue car c’est en référence à cette métamorphose des origines que  nous lisons tous l’histoire de Madame Le Prince de Beaumont ou voyons le film de Jean Cocteau. D’autre part, c’est aussi la peur d’être dévoré autre angoisse ancienne qui est réanimée au contact de ce genre d’histoire. J.William Cally explique :

Il s’agit, […] de la réactivation, en littérature fantastique, d’une peur extrêmement profonde, ancrée en l’individu depuis les premiers âges de l’humanité, à savoir la peur d’être mangé. Aussi cette angoisse revenue du fauve, du loup, de la gueule dentée, du prédateur semble devoir se cristalliser, sur un plan littéraire, à travers ces figures dépravées ou dérivées de l’écriture fantastique que représentent les bêtes surnaturelles […][7] Cependant, l’apparence de la Bête est un subtile mélange de signes qui a priori, rappelle davantage le lion que le loup. Ce n’est sans doute pas un hasard. La part humaine de la Bête qui transparait est celle d’un noble, sans doute des plus hautes sphères de l’aristocratie si on juge de son apparence : les costumes créés par Christian Bérard portent déjà tous les codes du Prince tels qu’ils sont évoqués dans les contes merveilleux mais aussi tel que l’était l’homme de cette catégorie au XVIe siècle[8]. C’est le décalage costume noble/ apparence animale qui créé l’effroi de la Belle et du spectateur et c’est une méthode qui appartiendrait au propre du cinéma fantastique :

Le costume [en] est la première étape, il permet immédiatement de créer la féerie ou l’inquiétude. Après intervient le masque – qui révèle autant qu’il cache – et le maquillage, essentiel dans la métamorphose de l’apparence […][9]

L’aspect léonin de la Bête est pure anticipation de la métamorphose finale et donne des indices sur le personnage : il est de sang royal et cela se perçoit dès sa première apparition. C’est donc une apparence construite sur l’habile rappel du lion, roi des animaux. Mais il faut aussi savoir que  le lion exprime également une ambivalence symbolique forte :

Capable par sa force et ses rugissements d’être la Parole, le Protecteur et l’Eucharistie, il l’est aussi de poursuivre des proies innocentes, les âmes humaines qui tentent de lui échapper mais qui succombent sous ses griffes, succombent au mal. Car il est très indo-européens que le mal gise dans le bien : David combattant le mal affronta un lion maudit[10].

J.Marais en Bête

Pourtant lors la création de ladite apparence, Jean Marais consulté pour le masque imagina d’abord une tête de cerf en référence au dieu Cornu Celtique Cernunnos[11]. Bérard  comme Cocteau lui démontrèrent  que la Bête devait être effrayante et par conséquent carnivore : c’est ainsi que le chien de l’acteur devint modèle pour la création du masque, créant ainsi la filiation avec la métamorphose du  roi Lycaon. Tandis que c’est l’aspect du masque,  mélange de cheveu et de poil animal qui rappellent le côté léonin. On comprend maintenant que le personnage de la Bête est porteur d’un faisceau de signes que nous percevons en tant que spectateur et que nous comprenons sans qu’il soit nécessaire de nous les expliquer car ils appartiennent à nos peurs archaïques, notre mémoire collective. Dès lors, tous les éléments sont réunis pour personnifier la part d’ombre du seigneur caché. La bête n’appartient pas au règne animal connu, pourtant le spectateur semble la reconnaître : c’est qu’elle est l’expression croisée de l’imagination issue de la lecture et de sa traduction par le poète. Il nous propose son regard et celui-ci est d’une si grande justesse que celui du spectateur peut à son tour l’amplifier et se l’approprier.

Savoir-faire.

Jean Cocteau influencé par le surréalisme souhaite exprimer des sensations qui puisent leur origine dans le monde de l’enfance où tout est possible. Il désire que le réalisme se heurte à la magie afin que le spectateur puisse lui-même être ensorcelé. Si la personnalité de la Bête est duelle, l’ambiance du film l’est aussi : il choisit de planter le décor dans une maison bourgeoise et affirme ses influences. Il souhaite que le lieu de vie de la Belle soit inspiré par l’œuvre des peintres flamands comme Johannes Vermeer, tandis que celui de la Bête sera évoqué par le style de l’illustrateur Gustave Doré.

La ligne conductrice sera suivie par Bérard pour les décors et les costumes tandis qu’Henri Alekan, chef opérateur du film va utiliser la lumière comme un moyen idéal pour traduire le côté fantastique du monde de la Bête. Ce sont les jeux d’ombre et de lumière qui vont guider le père de Belle et le spectateur dans un univers onirique placé sous l’égide de Gustave Doré. Tandis que les trucages entre le monde animé et inanimé – ce que Jean Epstein appelait l’animisme au cinéma – brouillent définitivement les repères et installent l’inquiétude. Refusant le traitement classique du décor hanté, il utilise une esthétique surréaliste et expres-sionniste en vue de créer de la poétique. Alekan travaille alors sur les lignes, parallèles ou brisées (ombres de grilles) et sur les jeux d’ombres (celle du père grandissant anormalement sur la porte d’entrée du château lors de son arrivée). Ce constant décalage entre le concret du monde de Belle et l’abstrait du monde de la Bête va ainsi permettre à Cocteau de broder le motif majeur du film : la passerelle.[12]

Les costumes créés par Bérard et réalisés par la maison de couture Paquin – il n’existait pas d’ateliers spécifiques de réalisation à l’époque – traduisent également cette recherche. Cocteau explique : Voir travailler Christian Bérard est un spectacle extraordinaire. Chez Paquin, parmi les tulles et les plumes d’autruches, barbouillé de fusain, couvert de sueur et de taches, la barbe en feu, la chemise qui sort, il imprime au luxe le sens le plus grave. Entre ses mains tachées d’encre, les costumes cessent d’être des déguisements habituels pour prendre l’insolente jeunesse de la mode. Je veux dire qu’il fait comprendre qu’un costume n’est pas un simple costume, et qu’il relève d’une foule de circonstances qui changent vite et l’obligent à changer avec elles. Hommes et femmes qui sortent de ses mains ont l’air de vivre en un certain lieu, à une certaine date, […] Par miracle, il est arrivé à nouer ensemble le style de Vermeer et celui des illustrations de Gustave Doré dans le grand livre à couverture rouge et or des Contes de Perrault.[13] […]

Pour citer cet article et en connaitre la suite : fabrication du masque etc. Vous pouvez vous référer à l’Homme en animal sur scène et à l’écran, Les éditions du Jongleur avec le soutien de la MSH Paris- Nord, 2007 , p. 113-119.                                                                                              ISBN 978-2-9521569-2-9



[1] Rizzoni, Nathalie. Être bête et avoir un homme dans la peau, l’Homme en animal sur scène et au cinéma, les éditions du jongleur, 2010, p.

[2] Cocteau, Jean. La Belle et la Bête, journal d’un film, éditions du Rocher, réédition anniversaire, 1994, p.16-17.

[3] Bettelheim, Bruno. Psychanalyse des contes de fées, édition Pocket, 1999.

[4] Ovide, Métamorphoses, livre I, traduction de Danielle Robert, Actes Sud, Thésaurus, 2001.

[5] Film, XMen origins, Wolverine, réalisé par Galvin Hood, USA, 2009.

[6] Ovide, Ibid, p.209.

[7] Cally, J. William La bête dans la littérature fantastique, thèse de doctorat en littérature comparée, université de la Réunion, 2007, p.138.

[8] Epoque de l’écriture du conte.

[9] Brion Patrick, Anthologie du cinéma fantastique, la Martinière, 1996, p. 21.

[10] Cazaux, Yves, le lion in L’animal fabuleux, Paris, PUF, «Corps Écrit», 1983, p. 30.

[11] Divinité majeure des celtes. Dieu cornu et chasseur portant les attributs du cerf, il représente la chasse, l’abondance, la nature et la fertilité. Il porte deux torques (collier) qui attestent de son rang élevé dans la hiérarchie des Dieux.

[12] Marny, Dominique, La Belle et la Bête, Les coulisses du tournage édition Le Pré aux Clercs 2005.

[13] Cocteau, Jean, Op.cit., p.20.

[14] La maison Pontet située à proximité de l’Opéra Garnier à Paris, a cessé son activité dans le courant des années 90.

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2 Comments

  1. je voudrais vraiment le costume de la belle et la bette silt vous plais aider moi c est pour mon ecole

    • cerpcos

      Mademoiselle ce costume n’existe plus, il datait de 1945…Vous n’avez plus qu’à demander à une couturière de vous en faire un identique.

      Cordialement

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