Les Demoiselles de Rochefort ont 50 ans

Mar 11, 2017 by

Jacqueline Moreau et la création de costumes pour Jacques Demy

A l’occasion des 50 ans des Demoiselles de Rochefort, nous vous proposons de lire ou relire cette rencontre avec Jacqueline Moreau qui explique sa façon de travailler avec Jacques Demy, son ami d’enfance et Bernard Evein  son époux et décorateur. Puisqu’elles nous font toujours rêver et qu’un hommage leur est rendu dans Lalaland.

Si l’univers de Jacques Demy a pu s’exprimer avec autant de puissance, d’originalité et de poésie, c’est aussi dû à un entourage particulier constitué d’amis d’enfance, en particulier Bernard Evein et Jacqueline Moreau. On  doit à la créatrice les costumes des principaux films mythiques de Demy : Les parapluies de Cherbourg et Les demoiselles de Rochefort.

« Jacques Demy était un ami d’enfance. À Nantes, mes parents étaient clients des parents de Jacques qui tenaient un garage. C’était de grands amis de la famille. Puis nous avons étudié ensemble aux Beaux-Arts. Nous nous sommes ensuite retrouvés à Paris naturellement, entre Nantais[1] », racontait –elle à  Rochefort en 2011 lors de l’exposition qui célébrait les 45 ans du tournage. Une discussion qui eut lieu dans le bureau du maire, qui n’est autre que l’espace  connu de tous : la salle de danse lors du tournage des Demoiselles.

Elle démarre comme assistante du célèbre chef décorateur Georges Wakhevitch puis travaille avec les plus grands : de Jacques Demy à Claude Pinoteau, de Luis Bunuel à Jean-Luc Godard, elle signe aussi bien les costumes de  Compartiment tueur  de Costa Gavras que  Des tribulations d’un chinois en Chine  de De Broca. En 1988, elle reçoit le César des meilleurs costumes pour  La Passion Béatrice, de Bertrand Tavernier et  a été nommée à deux reprises pour les films La vie et rien d’autre ainsi que Capitaine Conan.

Lors d’une rencontre effectuée pour un terrain ( terme ethnographique) consacré au passage du noir et blanc à la couleur au cinéma, elle explique le processus triangulaire entre Jacques Demy, elle-même et Bernard Evein . Voici les extraits d’un article qui a été publié dans le cadre de Avanca – Cinéma 2011 (conférence internationale sur le cinéma à Avanca, Portugal), intitulé Le costume de cinéma et le passage du noir et blanc à la couleur. On peut ainsi découvrir la façon de faire entre son époux Bernard Evein qui créé la scénographie et elle-même qui accorde les costumes. Ce fut loin d’être une mince affaire en particulier pour les Parapluies où les couleurs vives dominent, dessinant – c’est le cas de le dire – un univers spécifique à Demy.

La couleur comme empreinte sensible : des Parapluies de Cherbourg ….

Les couleurs vives dans Les Parapluies[2], c’était une commande de Jacques. Il voulait quelque chose de très gai, de coloré très comédie musicale américaine. Il avait vu Comment épouser un millionnaire (Jean Négulesco, 1954) où à un moment, toutes les

Le jeu des couleurs dans  » les Parapluies de Cherbourg »

filles sont en rose et noir. Il voulait quelque chose de léger mais c’était compliqué car le sujet n’était pas du tout le même. Bernard a commencé à faire des petits dessins, des petites maquettes et moi j’avais découpé une quantité de petits bouts de toutes les couleurs : jaune, rouge, bleu, vert de tous les tons. Et on les plaçait dans les décors en se disant «  oui mais si elle rencontre sa mère à ce moment- là, elle est en rouge, alors tu te rends compte… » On a passé un temps considérable pour accorder les couleurs car il y avait toujours quelque chose qui clochait, c’est  très difficile de jongler. Après il a fallu trouver les costumes. Parce qu’il n’y avait pas un argent fou à cette époque-là. On ne savait pas si cela marcherait. Catherine[3] nous a gentiment donné l’adresse de son couturier lequel nous a prêté ce que nous voulions dans ses collections. Pour Anne Vernon, nous avons acheté des costumes. J’avais trouvé un magasin à côté du Bon Marché, le Mouton à cinq pattes. Je l’ai habillée complètement en solde. Certaines choses ne lui allaient pas parfaitement, alors elle m’a dit «  mais j’ai une petite couturière à Saint-Ouen. » Elle réajustait car nous achetions en fonction de la couleur.

Un jour Jacques repère un tissu bleu et violet qui lui plaisait dans une petite boutique pas loin de la Madeleine. Il m’a demandé si je ne pouvais lui faire une robe dans ce tissu-là. Mais moi j’avais déjà mon compte…En fait, il m’en restait une à faire, c’est le moment où elle est enceinte. Alors on a acheté le tissu, on a fait la robe. Bernard n’avait pas encore pensé au décor : on s’est réunis et c’est ainsi que j’ai eu le papier peint assorti à la robe. J’ai eu le tissu avant le papier, ce qui n’est pas ordinaire car en principe c’est plutôt l’inverse…

Le film a été refait récemment car au bout de 30 ans, les pellicules s’abiment et les couleurs s’estompent. Il a donc été restauré pour retrouver l’éclat initial. Les techniciens sont repartis de la souche ou boite –mère pour faire des copies dans les formats actuels.

…Aux Demoiselles de Rochefort

Pour les Parapluies, il fallait que cela soit très coloré. Je lui ai dit «  Alors, le deuxième, on le fait pareil ? » Ah ! Non ! Là c’était tout pastel ! C’était beaucoup plus acidulé. J’avais passé un contrat avec Lévy Strauss qui nous a fourni les jeans et les blousons blancs. Mais on s’est vite aperçu que les danseurs ne pouvaient rien faire avec. J’ai fait ouvrir les manches et les pantalons pour faire mettre un soufflet. C’était la mode des petits chemisiers  en crépon léger, j’en ai pris toute une série dans toutes les couleurs. Pareil pour les mini-jupes. J’ai dû en faire teindre certaines afin de jongler…Les deux sœurs c’était une idée de Jacques, le jaune

Chapeaux et couleurs dans « Les Demoiselles de Rochefort »

et le rose et les chapeaux, c’est parce que Jacques les adore, il y en a dans tous ses films. Avec Bernard nous avions fait des recherches ensemble. Il y a eu des façades de maisons repeintes afin que cela soit assorti avec les robes ….Jacques nous donnait des images fortes et nous les traduisions. Lorsque les deux sœurs chantent en robe à paillettes rouges, c’est de nouveau une référence à Marilyn. 

Le coup de foudre de Solange et Andy

Il y a plein de codes, nous en avions tous. Par exemple la chaise sur laquelle vous êtes assise, elle était dans les Demoiselles, on les retrouve dans tous les films que nous avons faits  avec lui… la couleur pour Bernard et Jacques, cela a toujours été important, c’est un parti- pris. Déjà dans leur premier film le Bel Indifférent, le décor était rouge !

 

                         Sylvie Perault

 

 

Pour citer ce dossier : Jacqueline Moreau et la création de costumes pour J.Demy / S. Perault/ CERPCOS-05/2013.

[1] Interview d’Agnès Lanöelle pour le journal Sud-Ouest du 26 août 2011

[2] Les Parapluies de Cherbourg, Jacques Demy, 1964.

[3] Catherine Deneuve, personnage principal.

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