Geneviève Sevin-Doering et la coupe en seul morceau, concept et mode de vie

Avr 4, 2012 by

Aujourd’hui Geneviève Sevin Doering est âgée et aveugle. Elle ne créée plus de costumes de théâtre mais conseille à la réalisation ceux à qui elle a transmis son savoir.
Sa vie entière fut une recherche constante afin d’élaborer une technique et communiquer une vision du vêtement et de sa fabrication qui soient en harmonie avec l’ordre du monde et la fluidité des matières utilisées. Une démarche étroitement liée à un mode de vie et une exigence terrible qui ont dû en exaspérer plus d’un à commencer par elle-même.
Son livre Itinéraire paru au cours de l’été 2007 nous invite à partager ses rencontres avec Jean Vilar, Georges Wilson et tant d’autres auprès de qui elle a expérimenté sa philosophie et son savoir-faire.

Il faut oser remettre tout en cause. Tout n’étant pas un mot trop faible : un regard qui n’est pas tout à fait juste, une conception sur le papier qui ne peut s’appliquer en volume à un acteur, le souhait d’avoir un matériau non envisageable dans le budget. Tout fut prétexte à la recherche et au dépassement de soi, avec déjà ses propres incantations (« c’est ça où tu meurs »). Une prise de risque inouïe qui sert à dépasser le soi-disant impossible à faire et un franc parler unique qui lui permettent d’envisager sereinement les choses aujourd’hui. Elle n’y voit plus que diable ! Elle peut sentir, toucher, enfiler un vêtement pour voir s’il est en harmonie avec le corps qui le porte, volume vivant et mobile. Et conseiller, d’autant plus que maintenant elle a mis au point une théorie fondamentale de l’élaboration du vêtement qui réconcilie deux conceptions du faire : le drapé et le coupé / cousu. C’est comme réunir l’orient et l’occident. Il faut donc suivre son histoire afin de comprendre le cheminement de la réflexion et de la pensée qui n’ont pas moins demandé que toute une vie pour apprendre, assimiler, désapprendre, rechercher et réconcilier.

« C’est quelque chose de mystérieux d’oser couper un tissu, le plier, le rassembler pour que cela donne quelque chose. C’est ce propos qui m’a complètement intriguée. Mais aussi à cause de la coupe à plat, le fait qu’on vous donne un patron et qu’on vous dise c’est comme cela que cela se fait et pas autrement. Ce côté unique et dogmatique m’a exaspérée : on ne peut faire qu’une chose. C’est un emprisonnement total des choses, un manque de liberté. J’avais été dans une école avec ces imbécilités de mesures, de patronage. J’étais furieuse, alors je suis partie à Paris. Je voulais répertorier les costumes religieux parce que je pressentais qu’ils allaient disparaitre, et ils ont effectivement disparu. Cela nous aurait donné des indications précieuses car le costume ayant été créé à la fondation de l’ordre, cela correspond au moment où l’ordre a été crée. C’est un costume civil de l’époque en général, même pas adapté, je me suis dit que c’était intéressant, que c’était un témoignage. On ne peut pas retrouver un costume du quinzième siècle ou du dix huitième siècle donc allons là. Je n’ai pu le faire que très peu étant donné que je commençais obstinément à vouloir faire des costumes de théâtre. Et puis il fallait que je gagne ma vie, que j’ai des clientes. J’ai toujours été obsédée par la forme, pas par le vêtement en lui-même ni par l’esthétique dont je me fous pas mal, mais par la forme. La forme vient du fait qu’on dessine, qu’on coupe et que cela devienne quelque chose… Le cheminement jusqu’au théâtre a été long parce qu’avant de savoir-faire des costumes, je voulais savoir tout faire. Alors je travaillais un peu ici, un peu là chez Untel, chez les Russes – je me débrouillais – j’étais à Paris et personne ne m’entretenait. Je travaillais par intermittence avec Nadine Cassandre mais je n’étais pas attitrée par ce genre d’endroit. » « Le tissu ne m’a jamais passionnée. Ou plutôt j’aime le tissu parce que je vais pouvoir en faire quelque chose. Je ne savais pas vraiment ce qui m’intéressait. Nadine Cassandre me disait de faire du tissage mais cela m’embêtait profondément. La peinture que j’avais commencée est encore ce qui m’a le plus plu mais cela m’a fait peur… je la vivais comme un envoutement . J’ai voulu savoir comment d’autres personnes et d’autres peuples vivaient l’habit. Surtout d’autres peuples. Dans la culture française on ne vous apprend jamais ce que font d’autres peuples : lorsqu’on lit l’histoire du costume, c’est l’histoire du costume européen, pas des peuples du monde. Résultat, en dehors des civilisations européennes et du coupé – cousu, vous n’avez point de salut. Cette rigidité, cet obscurantisme, cette aliénation totale de créativité ont commencé à me préoccuper. Pourquoi est ce que pour une manche la couture est là et pas ailleurs ? Pourquoi met-on le poignet et pourquoi doit il ouvrir ici ? Et si moi j’ai envie de faire autrement ? J’étais rebelle comme on dit, d’autant que lorsqu’on vous impose quelque chose, c’est qu’on est arrivé à la fin de ce quelque chose. Pas lorsqu’on est sûr de ce que l’on fait, lorsqu’on sait, on est libre, on n’a pas peur.

Symbolique du geste et ordre du monde.
« Je ne sais même pas, en fait, si c’est le théâtre qui m’a passionnée. Le bon, oui parce qu’on ne peut pas ne pas être sensible à un beau travail, à de grands acteurs. Ce que j’avais surtout, c’est l’obsession de la forme. Aujourd’hui encore, malgré mon âge, cela m’obsède : comment d’un tracé, on obtient un vêtement. La forme, c’est la coupe. Quand on fait un trou dans un vêtement, c’est là que tout commence. Et personne n’a pu me dire pourquoi on a commencé à faire des trous dans les vêtements. Tout cela pour expliquer que lorsqu’on se drape, on n’enfile pas, après on enfile : il y a quelque chose. » « Le vêtement et le costume de spectacle sont devenus un assemblage de pièces. On pourrait ne pas faire comme cela. En fait il y a deux manières :
La première est la chose la plus intelligente du monde parce qu’elle est directement issue du geste de la personne, c’est à dire de son propre encombrement. Vous vous rendez compte ?! De votre propre encombrement vous savez quoi faire, vous tournez sur vous et vous avez votre propre vêtement. A part le draper, il y a le tailler. Mais le tailler vient d’où ?
Personne ne connait les origines du coupé / cousu. Et qu’on ne vienne pas me parler de peaux de bêtes ou de conneries comme cela. On sait simplement qu’il y a deux façons de faire : le draper et le coupé/cousu. Peut être que ce dernier viendrait du caucase mais ce n’est même pas sûr, car les Sumériens qui venaient du Caucase se drapaient aussi. »

Réflexions techniques.
« Pour faire du coupé / cousu, il faut un plan car on ne peut pas faire de vêtement sans plan. Il n’est pas forcément fait avant, en tout cas un plan après est obligatoire. Moi je fais mon plan après puisque je dois d’abord mettre le tissu sur quelqu’un et réfléchir d’après son corps. Je vais avoir la même démarche que pour un drapé mais en faisant du coupé / cousu. Je ne pars pas d’ une pseudo idée, d’une abstraction stupide, d’un machin à plat avant même d’avoir eu idée de ce que ça va donner en volume. La chose la plus simple est justement un tissu qui tombe sur un corps. C’est le principe du drapé : C’est un tissu mis sur un corps par la personne elle-même selon des lois. […] Lorsque j’ai décidé de foutre en l’air cette manière de travailler – et j’ai là des costumes que j’ai faits qui sont très très beaux – ces règles que je me suis données, je ne les aie pas adaptées qu’au théâtre, je les aie adaptées à ma vie. Je ne suis plus habillée que d’un seul morceau de tissu depuis longtemps. Mais le principe, c’est qu’il est dessiné d’un seul trait, il n’y a pas de rupture dans le dessin du corps. J’ai eu trois périodes. La période d’apprentissage a été longue entre les idées que je me mettais en tête, ce que j’abandonnais, la documentation sur les autres peuples que je cherchais. Cela m’a pris pas mal d’années mais je voulais être en état de pouvoir faire. »
Rencontre avec le théâtre. J’ai rencontré le costume de spectacle dans le milieu de la mode et de la haute couture où je m’emmerdais profondément. Cette créativité gratuite m’horripilait. Pourquoi habiller une femme avec cet aspect dictatorial de dire «je suis un créateur, je suis monsieur Chose, je vois les femmes en rose, en bleu, avec de grosses manches, avec de petites manches » Qu’est ce que ça veut dire ? Ce qui m’intéressait dans le théâtre, c’est qu’on pouvait tout faire. Avant cela je ne connaissais pas le théâtre, je n’y avais pratiquement jamais mis les pieds. Le théâtre m’a donné un champ d’exploration extraordinaire par rapport à des exigences. On ne peut pas dire de liberté puisque le théâtre, c’est le contraire de la liberté. Il faut y faire ce qui doit être fait mais on ne fait pas ce qu’on veut. Faire ce qui doit être fait, c’est ne pas se mettre en avant. Servir comme disait Poiret. Vous servez un texte, vous servez un acteur. Ce n’est pas servir dans le sens servile, c’est servir dans le sens de mettre en valeur. C’est le contraire de la haute couture. En échange vous avez un champ d’expérience unique pour réaliser ce qui doit être fait : la réalisation d’une idée abstraite. Faire du théâtre, c’est faire de l’abstraction, il faut rejoindre un texte. L’acteur lui, n’est pas une abstraction mais l’idée qu’il va donner en scène en est une. C’est toute la difficulté et l’intérêt de mon travail, autrement dit, il faut faire autre chose du vêtement. Nous avons donc besoin d’avoir une quantité de mémoire même visuelle, de techniques, de choses que vous avez vues, entraperçues. Je suis obligée de me demander sans cesse comment on va arriver au résultat X en faisant ça, ça et ça. C’est ça le mystère et c’est aussi ce qui est extraordinaire. Donc, plus vous avancez et plus c’est intéressant. Après avoir travaillé longtemps, j’ai réalisé que lorsqu’on faisait des vêtements avec des morceaux séparés, on ne peut pas réaliser ce rapport entre la liberté du drapé et la contrainte du coupé / cousu qui doivent arriver aux mêmes choses. Il faut que vous puissiez rejoindre les deux, arriver à la même aisance. Si on me demande de travailler sur des vêtements XVIIIe, je ne m’occupe absolument pas de la coupe telle qu’elle était faite au XVIIIe. Je refais une coupe qui sera encore plus XVIIIe que le XVIIIe. Cela veut dire que si deviez mettre quelque chose à plat, lorsque vous avez des plusieurs morceaux séparés, si vous mettez tout ça dans un chaudron, vous faites bouillir et pour finir vous avez une résultante XVIIIe. Si c’était possible, voyez, nous aurions une crème XVIIIe qu’on pourrait étaler sur une table et elle ne serait pas la même qu’une autre époque. Naturellement cela ne se passe pas comme cela mais c’est en gros ce que j’arrive à faire avec mon savoir et ma mémoire : ce n’est pas inexplicable car cela tient à une histoire de volume. C’est la traduction d’un volume et ce volume part du corps. On pourrait arriver à une équation, une chose très simple. Je n’ai pas eu le temps dans ma vie de faire toutes les époques mais je suis sure qu’on peut y arriver. Cependant, il ne faut pas non plus que cette chose établisse une loi et qu’après on dise un costume dix septième ou dix huitième se fabrique comme ça. Personnellement, j’ai poussé le jeu très loin mais autrement cela m’ennuyait.

Rencontre effectuée par Sylvie Perault

D’autres informations ? : http://sevindoering.free.fr/

Itinéraire, Du costume de théâtre à la coupe en un seul morceau, les éditions du Jongleur, 2007, ISBN 978-2-9521569-1-2

ou en direct aux Editions du Jongleur, 11-13 rue des hautes pâtures, 92737 Nanterre leseditionsdujongleur@gmail.com