Auteur : Nathalie Rizzoni En 2006, l'équipe CESAR qui se trouve à Oxford Brookes sous la direction du Professeur Mark Bannister s'est penchée plus particulièrement sur l'iconographie théâtrale. Elle a notamment constitué la ressource précieuse qu'est CESAR IMAGES qui compte d'ores et déjà plus de 3,500 images. Plusieurs séances du Colloque ont été consacrées à cet aspect. Les participants en ont aussi profité pour approfondir leurs connaissances des recherches dans les archives, du théâtre populaire, notamment du Théâtre de la Foire, des conditions matérielles de la création des spectacles et des débats littéraires auxquels ils participent. Nathalie Rizzoni membre du collectif a proposé l’intervention suivante :
Une précoce anticipation du cinéma d'animation:
les gravures à retombe de l'Ambigu-Comique vers 1780
EquipeCESAR : http://www.cesar.org.uk/cesar2/conferences/cesar_conference_2006/confintro.html
Une précoce anticipation du cinéma d'animation :
les gravures à retombe de l'Ambigu-Comique vers 1780
Nathalie Rizzoni (Paris-Sorbonne et CNRS)
Nota : Les planches qui accompagnent cet article ainsi que l’écrit dans son intégralité sont visibles sur le site CESAR( adresse en fin de dossier).
C'est parce que mes yeux se sont posés sur une paire d'écrans à main du XIXe siècle que j'ai interrogé Claire Badillet, l'antiquaire qui les exposait au Salon de la Bastille à Paris l'hiver dernier, pour savoir si elle en avait déjà trouvé datant du XVIIIe siècle. C'est parce qu'elle m'a répondu qu'elle venait d'en céder trois, magnifiques, quelques jours plus tôt, que nous avons engagé la conversation.
L'Heureuse rencontre
« Puisque vous vous intéressez au XVIIIe, avez-vous déjà rencontré ce genre d'objet ? » me demande l'antiquaire en même temps qu'elle tire de son sac à main une enveloppe qu'elle me tend. J'en sors un étui à peine plus large qu'une carte à jouer, dans un état de conservation remarquable. Ce qu'il offre à ma vue est inattendu et mes recherches, depuis, ont confirmé cette rareté. Claire Badillet a bien voulu me confier son étui merveilleux : qu'elle en soit ici remerciée, d'autant qu'elle autorise la reproduction de cet objet unique à la fois dans la « Banque Images » de CESAR et en accompagnement des Actes mis en ligne sur internet du colloque organisé à Oxford en juin 2006. Le Turban enchanté
D'une couleur vert bouteille, l'étui que j'ai entre les mains (Planche 1) est en carton, mais il imite joliment le cuir avec ses quatre bords ourlés d'une frise décorative, estampée à froid sur les deux faces (Planche 2). Grâce à ses proportions harmonieuses (9,5 cm de large par 11,5 cm de haut), il tient aisément dans la main et dans une poche : il a été conçu pour être souvent manipulé, avec une encoche arrondie située au milieu de chaque côté haut pour saisir plus facilement son contenu entre le pouce et l'index. Une étiquette (5,5 cm de large par 4 cm de haut), collée au centre d'une des deux faces désigne le recto. La mention qu'elle porte « AMBIGU COMIQUE », imprimée en majuscules, éveille aussitôt mon attention. S'agit-il du théâtre d'Audinot, inauguré le 9 juillet 1769 sur le boulevard du Temple à Paris ? Ce n'est pas le fascicule broché que je glisse hors de l'étui qui nous l'apprendra (Planche 3) : aucune indication ne figure sur la fragile couverture de papier vert tendre qui le protège. Je soulève cette protection. Une page de titre gravée, rehaussée de couleurs à la main, d'une fraîcheur exceptionnelle, apparaît (Planche 4). Elle est décorée d'ornements végétaux et de volutes rocaille et offre en son centre, posé sur un piédestal, un médaillon ovale qui est lui-même bordé d'une guirlande de fleurs. De part et d'autre du socle, deux angelots se fondent dans les volutes. Des attributs orientaux (un turban, un sceptre en forme de croissant de lune et un écran à main en plumes) chapeautent le médaillon dans lequel l'inscription suivante s'étire sur dix lignes : « Le / Sérail / A / L'encan / Petite / Pièce Turque / en I. Acte / Représentée au / Théâtre de l'Ambigu / Comique ».
Planche 4
Thalie au Boulevard
Si aucune des précisions relatives à l'édition de l'ouvrage n'est donnée (ni date ni lieu d'impression, ni nom de l'imprimeur), on recueille ici en revanche deux informations importantes. La première est qu'il s'agit bien du théâtre d'Audinot : outre le nom de l'Ambigu-Comique inscrit dans le médaillon, la présence des putti et la citation latine gravée sur le socle, « Sicut pueri audi nos » (littéralement « comme des enfants, écoute-nous »), le confirment : les putti rappellent que des enfants avaient peu à peu remplacé les marionnettes d'Audinot à la Foire pour faire le succès de son théâtre sur le Boulevard ; et la citation latine (avec un jeu de mot sur le nom du propriétaire, « audi nos ») était devenue la devise fameuse inscrite sur son rideau de scène.(1) Nicolas Médard Audinot (1732-1801) fut tour à tour musicien chez le duc de Gramont, comédien de province, acteur à l'Opéra-Comique puis à la Comédie Italienne, auteur d'une vingtaine de pièces de théâtre, et — ce qui nous intéresse avant tout à présent — fondateur et directeur de l'Ambigu-Comique. La deuxième information recueillie sur cette page de titre pourrait laisser penser que notre fascicule est l'édition de la « Petite pièce turque », Le Sérail à l'encan. Son auteur, dont le nom n'est pas précisé, est Jean-François Sedaine de Sarcy (sans lien de parenté avec le célèbre Sedaine). Sedaine de Sarcy n'a pas laissé un souvenir impérissable dans l'histoire du théâtre de l'époque. À partir de traces biographiques sommaires, on sait qu'il n'a pas vingt ans (il est né en 1762) au moment de la création du Sérail à l'encan à l'Ambigu-Comique le 17 juillet 1781. Cette pièce est la première des treize comédies qu'il composera entre 1781 et 1791 : sept seront jouées chez Audinot, deux aux Variétés Amusantes (en 1784 et en collaboration avec C.A. Faciolle en 1788), une sur le Théâtre de Monsieur (en 1789), deux sur le Théâtre du Palais Royal (en 1788 et en 1790) et une sur le Théâtre Français de la rue de Richelieu (en 1791). Une carrière qui ne semble pas avoir été affectée par les événements en cours ...
Le Calendrier à la mode
Mais revenons à notre petit fascicule et tournons la page de titre. La page suivante, hâtivement pliée deux fois, laisse apparaître la colonne d'un calendrier (Planche 5). Déployé, le calendrier révèle, dans le coin en haut à gauche, à côté du mois de « janvier », une indication chronologique précieuse, 1783, soit deux années après la création du Sérail à l'encan (Planche 6). Les six premiers mois sont curieusement précédés de deux languettes, vestiges d'un découpage maladroit. Quatre légendes inscrites sur ces languettes signalent l'emplacement autrefois de quatre portraits miniatures gravés : ceux de Louis XVI et de son épouse Marie-Antoinette, placés côte à côte dans la partie supérieure du feuillet ; ceux de leurs deux premiers enfants (ils en eurent deux autres après 1783) dans la partie inférieure : à gauche, Marie Thérèse Charlotte de France, née en 1776, appelée Madame Royale ; à droite, Louis Joseph Xavier François, le Dauphin, né en 1781, qui mourra quelques années plus tard. Ces portraits ont-ils été découpés pour être dévotement glissés dans des médaillons ou ont-ils été au contraire caviardés au moment de la Révolution ? On ne sait et ce n'est pas là la seule énigme qui restera sans réponse. La Merveille Au-delà du calendrier, deux magnifiques gravures de 8,5 cm de largeur par 11 cm de hauteur surgissent en vis-à-vis (Planche 7) : elles sont rehaussées à la main de couleurs similaires à celles de la page de titre, dans une palette de vert, de bleu et de rose tendres. Chaque image présente la particularité d'être fendue en son milieu dans le sens de la largeur.
La suite de cet article passionnant : http://www.cesar.org.uk/cesar2/conferences/cesar_conference_2006/confintro.html