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Les mémoires de Talma, grand réformateur de la tragédie et du costume de scène au XIXème siècle.

Auteur : Documents réunis par Alexandre Dumas. François-Joseph Talma 1763 – 1826.

Il fut l’acteur français le plus prestigieux du XIXème siècle, dans la lignée de Lekain. Ancien dentiste devenu comédien après un passage à l’école royale de déclamation, il abandonne la voie médicale et dentaire pour intégrer la comédie française e n1787d'où il sera exclu avant d'y revenir en 1799. Ami de Bonaparte, il fera l’admiration de ce dernier lorsqu’il sera empereur.
Talma fut un réformateur dans le domaine des costumes, en incarnant Proculus dans Brutus de Voltaire, en s'habillant en romain : toge, cothurnes « d'époque » et ce qui choque surtout : bras et jambes nus ! Il propose de jouer les personnages vêtus selon leur temps, et non selon la mode contemporaine. Il réforme totalement l'esprit des costumes en suivant les conseils du peintre David.
Pionnier d'une révolution esthétique, il adapte la révolution politique à ses idées théâtrales. Il paraît sur scène sans perruque, sans déclamer le vers tragique et bouscule les conventions du spectacle tragique. Il engendra ainsi une nouvelle forme de tragédie : le drame historique et politique.

Les documents ont été réunis par Alexandre Dumas à la demande des deux fils du comédien. MÉMOIRES DE J.-F. TALMA (1849)

François-Joseph Talma
Mémoires de J.-F. Talma Ecrites par lui-même et recueillis et mis en ordre sur les papiers de sa famille par Alexandre Dumas

Présentation

Un mot.
Nous publions aujourd’hui les Mémoires de Talma. Pourquoi ces Mémoires paraissent-ils vingt-deux ans après la mort du grand artiste qui les a écrits ?
C’est ce que nous allons dire en deux mots. Après la mort de Talma, les papiers de la succession avaient été placés sous le scellé. Les formalités de la loi remplies, ils furent demandés par M. de Pastoret, que son affection pour le défunt engageait à patroniser la publication de ces Mémoires.
Les événements politiques, qui eurent leur contrecoup dans la vie de M. de Pastoret, interrompirent le travail de classement qu’il avait déjà commencé, et peu s’en fallut que le vent de 1830 ne chassât les feuilles volantes qui portaient les notes de Talma, et ne les dispersât comme celles qui sortaient de l’antre de Cumes. Enfin, en 1847, M. de Pastoret renonçait à ce long et fatigant travail, et consulté par les deux fils de Talma sur le choix de l’homme qui pouvait le remplacer dans l’édification de ce monument qu’ils voulaient consacrer à la mémoire de leur père, M. de Pastoret, que je n’ai pas l’honneur de connaître personnellement, voulut bien me désigner à MM. Talma comme celui dont les études dramatiques lui semblaient présenter le plus de garanties.
Le hasard fit que ce conseil se trouva d’accord avec le désir des deux frères. Certes, si jamais Mémoires ont été destinés à exciter la curiosité, ce sont ceux que nous venons de mettre en ordre, ce sont ceux que nous publions. En art, nul homme en France n’a été si près de la perfection que Talma. En politique, peu d’hommes ont vu ce qu’il a vu ; ami de Chénier, de David, de Danton et de Camille Desmoulins, il a été un des familiers de Napoléon. En littérature, il avait tout lu, tout étudié, tout compris : aussi sa popularité fut-elle grande. Cette popularité, vingt ans ne l’ont pas détruite.

Prononcez le nom de Talma dans le salon du faubourg Saint-Germain, ou dans l’atelier du faubourg Saint-Antoine, et ce nom éveillera les mêmes souvenirs, excitera les mêmes sympathies. C’est qu’il avait les qualités que nul autre n’avait offertes avant lui à l’enthousiasme du public, la simplicité et la grandeur, la familiarité et la poésie. Puis il possédait encore au suprême degré l’attraction si puissante de la voix et du visage. Talma en effet avait en lui les qualités qu’il apportait au théâtre.
Il était d’un esprit simple quoiqu’étendu ; c’était en quelque sorte une étoffe qu’il fallait déplier, étendre et secouer pour en voir les magnifiques broderies. C’était surtout quelque chose de merveilleux que les souvenirs de Talma. Né pendant le dernier quart du dernier siècle, il pouvait relier une époque à une autre. Il avait vu mourir Voltaire, cette torche ; passer Chateaubriand, ce flambeau ; naître Hugo et Lamartine, ces deux étoiles. Son regard dans le passé plonge jusqu’à la monarchie de Louis XIV.
Son regard dans l’avenir s’étend jusqu’à la royauté de Louis-Philippe. Toute grandeur s’est approchée de lui, ou l’a rapproché d’elle. Ses mains ont touché un vrai sceptre, sa tête, porté une vraie couronne, ses épaules, soutenu un vrai manteau impérial. Celui à qui Lekain avait appris à jouer Auguste, apprit à Bonaparte à jouer Napoléon. Seul, peut-être, parmi tous les grands artistes du monde, Talma n’a jamais vu son talent, non seulement s’affaiblir, mais stationner du jour de son début au jour de sa mort. Son génie a grandi incessamment. Le jeune homme qui jouait Séid n’avait pas donné plus d’espérance que n’en réalisait le vieillard qui jouait Charles VI. Le seul malheur de Talma, et ce malheur il le déplora toute sa vie, fut d’être né dans un temps où il ne pouvait, ou plutôt où il n’osait point, oser.

C’est que Talma, si puissant sur le public, était au-dedans de lui-même plein de doute et de timidité. Talma désira toute sa vie jouer le Misanthrope, et n’osa jamais le jouer. Talma ambitionna toute sa vie de naturaliser chez-nous Hamlet de Shakespeare, et il créa Hamlet de Ducis. À tout ce qui fut une innovation, il apporta l’appui de son talent. Il fit une révolution pour Charles IX, il soutint Pinto, il popularisa Sylla. L’École des Vieillards lui dut d’avoir un grand succès, le Cid d’Andalousie lui dut de n’avoir point une grande chute. Il joua dans la même soirée et dans la même pièce un Mendiant et un Roi. Il joua le Roi comme l’eût joué Lekain, le Mendiant comme l’eût joué Frédéric.
C’est qu’en sa qualité d’anglo-français, ou plutôt de franco-anglais, Talma étudia les préceptes de son art dans Shakespeare, c’est-à-dire dans ce grand dictionnaire de la poésie humaine où l’on trouve le résumé de ce que le monde tout entier a appris ou éprouvé ; Dans Shakespeare qui connaissait les Romains comme Niébuhr, les Anglais comme Thiéry, et les Italiens comme Boccace et Machiavel à la fois ; Dans Shakespeare, qui avait deviné tout, même la mélancolie, cette muse qui ne s’est révélée chez nous qu’à André Chénier et à Millevoie ; Dans Shakespeare, qui fut plus tragique que Corneille, et aussi comique que Molière. Lorsqu’on étudie chez nous, soit Corneille, soit Racine, soit Molière, on n’étudie dans le premier que la hauteur de la pensée ; Dans le second, que le charme du style ; dans le troisième, que l’immuable bon sens du moraliste, du satyrique et du poète.

Mais Molière échoue dans le drame ; mais Racine échoue dans le lyrisme ; mais Corneille échoue dans le comique. Shakespeare crée Machbeth, Ariel et Falstaff, l’assassin, l’ange et le bouffon. Aussi Talma avait-il deux grandes admirations : Garrick et Potier. Celui qui écrit ces lignes a peu connu Talma, ne croit pas avoir été connu de lui, mais l’a beaucoup vu, et comme bien peu de personnes l’ont vu. Il a vu jouer à Talma les principales scènes du Misanthrope, il lui a entendu dire le to be or not to be de Shakespeare dans la langue de Shakespeare. Il lui a entendu chanter le couplet final d’un vaudeville de Désaugiers sous le costume de Débureau. Puis, comme un dernier souvenir, il l’a vu dans sa baignoire huit jours avant sa mort. En effet, huit jours avant la mort de Talma, deux jeunes gens de vingt à vingt-deux ans, qui tous deux voulaient faire du théâtre, se présentèrent chez Talma pour lui demander les deux places qu’en sa qualité de sociétaire il avait droit de signer tous les soirs au Théâtre-Français.
Talma allait mieux, ou plutôt croyait aller mieux ; l’un de ces deux jeunes gens était familier chez Talma, l’autre lui était à peu près inconnu. Celui qui lui était inconnu avait profité de la circonstance pour voir une fois encore ce grand artiste qu’il avait trop peu vu. Celui qui était familier dans la maison présenta son ami comme le fils d’un général de la révolution que Talma se souvint avoir connu. À cette époque, on ne pouvait encore le présenter en effet que comme le fils de son père. La conversation s’engagea entre Talma et cet autre jeune homme ; ce qu’ils dirent d’abord, l’étranger n’y fit point attention : il ne voyait qu’une chose, c’était l’amaigrissement terrible du moribond. Si ses souvenirs sont exacts, il croit se rappeler, cependant, qu’ils parlaient de Brunoy, cette belle campagne où Talma passait la vie et ensevelissait une partie de sa fortune.

Mais, au moment du départ, Talma passa à un autre ordre d’idées.
— À propos, Adolphe, dit-il, verras-tu Lucien Arnault aujourd’hui ?
— Certainement, je le vois tous les jours. — Eh bien, regarde ! Et il prit de ses deux mains ses joues amaigries et pendantes. Celui qu’il appelait Adolphe regarda avec un certain effroi.
— Tu lui diras, continua Talma, que ce sera un peu beau, ces joues-là, pour jouer le vieux Tibère. Ainsi, dans cette maladie qui avait fait de lui un mourant, dans cet amaigrissement qui avait fait de lui un squelette, Talma ne voyait pour lui qu’un moyen de faire faire un pas de plus à l’art du comédien, en confondant cette fois la vérité factice avec la vérité réelle. L’un de ces deux jeunes gens devenus hommes depuis, mais qui n’ont ni l’un ni l’autre oublié cette scène, était Adolphe de Leuven, l’auteur de Vert-Vert et du Postillon de Lonjumeau. L’autre, c’était moi. Depuis ce jour, je compris ce que c’était que l’art, l’art détaché de toutes les préoccupations matérielles ; l’art, ange immortel planant les yeux tournés vers l’avenir, au-dessus de la couche funèbre d’un mourant.
Aussi, lorsque les deux fils de Talma, ces bons et vieux amis à moi, vinrent m’offrir de mettre de l’ordre dans les Mémoires de leur père et de leur ouvrir les portes de la publicité par les quelques lignes que j’écris en ce moment, acceptai-je la proposition avec une joie qui tenait encore moins à l’amitié que j’éprouvais pour les fils, qu’à la vénération que j’avais vouée au père.

Paris, ce 15 mai 1849. Alex. Dumas.
L'ouvrage intégral à lire en format PDF chez Alexandre Dumas et compagnie :
http://www.alexandredumasetcompagnie.com/images/1.pdf/M%8EmoiresdeTalma.PDF