Costumière pour le Crazy-Horse saloon

Avr 11, 2020 by

Bien que cela semble paradoxal, le corps nu en scène ne l’est jamais réellement tant la préparation est longue et minutieuse : le nu est une construction lorsqu’il est présent sur  scène. Ainsi en est il au Crazy-Horse saloon, cabaret parisien connu de façon internationale. Comme dans n’importe quel lieu de spectacle on va retrouver les mêmes fonctionnements techniques. Ainsi il existe  des costumières qui œuvrent  dans cet établissement et qui participent à l’accomplissement du spectacle pour la création et pour l’entretien. Un peu d’histoire : En 1951, Alain Bernardin, alors âgé de trente-cinq ans s’inspire du strip-tease américain et crée le célèbre cabaret dans le huitième arrondissement de Paris. Son entreprise est de célébrer la femme et son corps et développe ainsi l’art du nu. Les années soixante vont avoir une influence sur le style du cabaret qui se développe et se précise ;  influencé par les mutations culturelles de cette époque, « Bernardin fait évoluer son spectacle en concevant chaque numéro comme un tableau, pensé autour d’une chorégraphie, d’un décor et de lumières, l’ensemble associé aux codes vestimentaires du moment. » crazy horse C’est au même moment qu’apparaissent les premiers noms de scène pour les danseuses du Crazy Horse, dont certains resteront gravés dans l’histoire du Crazy-Horse, comme Loulou de Santiago, Candy Capitol, Vanilla Banana, Melba Parachute, et bien sûr Lova Moor.  En 1994, Bernardin disparaît et le Crazy continue dirigé d’abord par ses enfants qui finissent par céder le lieu. Les nouveaux propriétaires renouent avec d’anciennes traditions : à partir de 2006  ils invitent des guest star à rejoindre momentanément la troupe. En 2010, ils continuent d’innover et décident d’organiser une tournée internationale. Gillie de Saboulin raconte son terrain auprès de la costumière Céline Juhel. Elle explique les contraintes multiples dans la création de costumes.

LE COSTUME AU CRAZY

Le maquillage des danseuses et l’entretien des costumes vont jouer un rôle déterminant sur les choix des matières : d’abord, au niveau du maquillage, le corps des danseuses est entièrement recouvert de fond de teint spécifique  pour permettre à la lumière de « prendre » sur elle, c’est-à-dire pour optimiser la projection. Cette nécessité-là oblige le Crazy Horse à faire de multiples concessions quant aux couleurs et aux matières de leurs costumes. « Dès qu’un créateur nous parle de blanc, on lui fait très vite passer l’idée. Le costume reste blanc une heure et c’est fini ». Si d’aventure il vous prenait l’envie d’assister à une représentation du Crazy Horse, ne l’attendez pas donc : le blanc ne viendra jamais ! Et ce n’est pas tout ; quand on crée un costume pour la scène, on pense à sa durée dans le temps. Il faut que le tissu soit le plus résistant possible. Le fond de teint ronge le tissu et les fils. Ainsi, à la place de la soie et de la dentelle, matières iconiques de la féminité, les costumières travaillent avec du cuir essentiellement ; du métal parfois (on trouve des pièces métalliques comme les clous dans les accessoires par exemple). « On utilise des matières solides, dures, brutes et en même temps, on doit trouver la féminité ». Il me vient alors l’idée que le message transmis aux spectateurs diffère selon qu’ il s’agit de cuir ou de dentelle. Crazy ouvertureJ’ai l’image d’une femme portant du cuir qui serait beaucoup plus sauvage et dominante ; alors que celle habillée de dentelle serait tout de suite beaucoup plus douce, plus sage, et plus féminine en quelque sorte. Céline n’est pas de mon avis : « Visuellement, tu n’as pas l’impression d’avoir un truc de sado maso. Il y a un tableau dans cet esprit-là, mais autrement tu ne vois pas que c’est du cuir ; tu as l’impression que c’est du satin noir. Après quand le costume est en cuir verni rouge, là oui, le message est différent, mais assumé. C’est que le numéro traite de ce côté-là ». 

C’est elle qui a été choisie pour partir avec les danseuses,  autres techniciens et artistes faisant partis de l’aventure. Elle est la seule costumière à partir en tournée ; toutes les autres (quatre en fixe et une ou deux intermittentes en période de création) restent sur place pour les représentations parisiennes qui continuent d’avoir lieu (les danseuses partant en tournée ont été sélectionnées parmi les autres). Je demande alors à Céline de me détailler l’organisation de la tournée, et quel a été son rôle dans celle-ci.

D’abord, il faut créer tous les costumes qui joueront pour la tournée. Le spectacle Forever Crazy est, à l’image de tous les spectacles du Crazy Horse, composé de plusieurs numéros ne partageant aucun lien narratif entre eux. Ces numéros peuvent avoir des dates de créations différentes, c’est-à-dire qu’il peut s’agir du tout nouveau numéro mis en scène par Antoine Kruk ou plus récemment Philippe Découflé comme de numéros qui ont déjà plusieurs années. En ce qui concerne Forever Crazy, le cabaret profite de la tournée internationale pour constituer un « best of » des numéros les plus marquants avec notamment celui qui est peut-être le plus connuU-turn-me-on-tableau-de-la-tournée-Forever-Crazy-500x333 « God save our bareskin », « Peek a Boo », « Upside Down, » « Legmania, » « Purple Underground », « Baby Buns », « Good Girls » et « U Turn Me On » pour le grand final sont les autres tableaux artistiques du spectacle. 

Ainsi, tous les costumes que les numéros requièrent sont créés en amont dans le département costumes du Crazy Horse à Paris. Cette préparation dure deux mois pendant lesquels quatre costumières à poste fixe travaillent tous les jours à la création des costumes et sont aidées le par le renfort d’une ou deux costumières intermittentes. Ensemble, elles se répartissent les différents costumes selon les numéros, c’est-à-dire que Céline a pu être chargée de faire les costumes du numéro «Peek a Boo» tandis que ses collègues travaillaient sur un numéro différent. Ces périodes de création n’existent pas seulement dans la perspective de la tournée évidemment ; hors tournée la fréquence des créations de spectacles est variable « On peut très bien ne pas faire de créations pendant deux ans et en faire quatre l’année qui suit » Lorsqu’elle n’est pas en tournée, Céline travaille de 10 heures à 19 heures tous les jours, du lundi au vendredi. Ces horaires sont ceux d’une période ordinaire c’est-à-dire sans création. A l’inverse, Céline dit travailler « non-stop ».

Après cette longue et intense période de création,  elle est partie en tournée dans les plus grandes villes du monde. La tournée est très longue et a duré quatre ans, par conséquent pour mieux comprendre son rôle elle décrit une journée type : « Le matin, je lançais les machines pour laver les costumes. Ensuite je regardais s’il y avait des séances de promotions pour la presse dans la journée, dans lequel cas je devais préparer les vêtements qu’allaient porter les filles [les danseuses]. Parce que pendant qu’on créait les costumes à Paris, on fabriquait aussi les costumes de promotion. Ensuite, j’avais toute la journée pour moi, j’en profitais pour visiter. Je revenais deux heures avant la représentation pour faire l’entretien et la distribution des costumes, j’habillais aussi les danseuses ; je restais pendant le spectacle et après je nettoyais la scène et rangeais les costumes. »

 

Ainsi, le rôle de Céline dans cette tournée ne se « réduit » pas simplement à son métier : la structure réduite du Crazy Horse en tournée a exigé qu’elle joue sur plusieurs axes, faisant ainsi écho à ses années passées au  Club Med. On remarque une organisation bien différente de celle à laquelle elle est accoutumée à Paris pendant la journée ; en tournée elle joue aussi les habilleuses et met la main à la pâte pour le nettoyage de la scène et le rangement des costumes. « Ça me convenait parfaitement. J’adore voyager. Un jour on était à Las Vegas et le lendemain on partait pour les Bahamas. On est restés deux mois en Russie, mais il y avait d’autres endroits ou on ne jouait qu’un soir et le lendemain on repartait. Cela dépendait des dates vendues par le Crazy ».

Après six ans au Crazy-Horse, elle continue à aimer ce qu’elle fait et à toujours trouver de la créativité : « Je découvre encore des techniques alors qu’elles n’ont que des strings. On fait aussi tout ce qui est «bas», qui sont adaptés à leurs jambes. Il y a des tableaux un peu particuliers où les bas que tu trouves dans le commerce ne fonctionnent pas dans le numéro, donc c’est pour ça qu’on les fabrique. »Son intérêt se porte aussi sur les matières avec lesquelles elle travaille. Chacune lui procure des satisfactions différentes et elle attache une grande importance au strass qui vient compléter la tenue et lui apporter du pep’s et de la couleur : « On travaille aussi bien sur des matériaux en résille, lycra que des matériaux hyper durs comme le cuir ou la résine avec par dessus des tonnes de strass de swarovsky qui sont super agréables ; visuellement c’est sympa de travailler avec des strass un peu plus « relaxants ». On travaille aussi sur le métal, il y a plein de décors en métal, il y a même un numéro avec une jupe en métal style Paco Rabanne. On fait aussi les bonnets, ce ne sont pas  des perruques mais des bonnets entièrement strassés. »

Le Crazy Horse vit avec son temps. Comme pour les techniques de lumière, le costume lui aussi cherche toujours à s’améliorer « On nous propose de nouveaux matériaux. Par exemple on nous a proposé la lumière optique, mais ça ne marche pas avec nos projections. » Contrairement à d’autres structures avec qui elle a travaillé -dans les ateliers par exemple- elle et les autres costumières font partie à part entière de ce processus de création et qu’à ce titre elles ont leur mot à dire et sont toujours écoutées : «On est toutes impliquées, on est écoutées, on peut faire des propositions. Ça nous permet de ne pas nous lasser. »

 

Dossier  et terrain premières recherches  ( extraits ) réalisé par Gillie de Saboulin sous la direction de Sylvie Perault

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