Chapeau melon et bottes de cuir

Sep 5, 2014 by

Des recherches sur Chapeau Melon et bottes de cuir, voici le sujet que me proposa il y a quelques mois Lisa Bagès. Devant mon air hystérique, elle ne savait pas que j’étais une adepte d’Emma Peel au point de m’être mise un jour à la boxe française, elle crût qu’elle avait fait une grave erreur et allait opter pour un sujet plus « classique » lorsque je la détrompais. Elle m’avoua  alors que ses propres parents étaient de grands fans mais que sa mère était pro Madame Peel et son père en adoration devant Tara King. J’acceptais son sujet avec enthousiasme et ainsi elle fut triplement traumatisée D’autant que la première co-équipière, de John Steed, Cathy Gale, est anthropologue, comme moi. : Mais qu’est-ce que tous ces gens des années 60 ont avec cette série culte ? Un petit aperçu, synthèse de son travail…..

John Steed, interprété par Patrick Macnee, est agent secret et enquêteur anglais à l’humour british bien marqué. Il a toujours avec lui un parapluie au bras et un chapeau melon en feutre. Contrairement à ses partenaires, John Steed ne porte jamais de pistolet. De ce fait, il a l’air plus inoffensif que ses associées féminines. Il porte toujours un smoking de couleur grise, noire ou bleu marine et a toujours sur lui un chapeau melon en feutre, matière noble. Il est l’image que l’on peut se faire du gentleman anglais avec toutefois un côté aventurier décalé et dissimulé. En effet, John Steed, bien qu’il ne porte jamais d’arme à feu sur lui, cache dans son parapluie une épée. Il a une posture très aristocratique et symbolise le gentleman au sens propre et au sens figuré. D’ailleurs, l’acteur Patrick Macnee a été officier à la Royal Navy pendant la seconde guerre mondiale. De son côté conservateur, adepte de la bienséance, se dégage un côté rassurant et efficace.

 John Steed et ses coéquipières

Les deux héros de Chapeau Melon

John Steed

Sa première co-équipière d’écran est Cathy Gale interprétée par Hornor Blackman. Elle est la première véritable partenaire féminine de John Steed. Elle est peu connue du public français puisque la série est diffusée pour la première fois sur le territoire à partir de la saison quatre. Elle sera présente dans les saisons deux et trois et totalisera en tout 43 épisodes. Cathy Gale est, au-delà d’un personnage important, un symbole féminin très fort dans la série. Elle est l’une des premières femmes de la télévision britannique à avoir un rôle égal à celui de l’homme. Les producteurs de l’époque prennent le risque de la joindre à John Steed mais la complicité entre les deux acteurs est telle que la série connaît alors un grand succès et est aussitôt adoptée par le public.

C’est une anthropologue et une véritable femme fatale des années soixante, toute habillée de cuir, c’est d’ailleurs elle qui inspira le nom français de la série Chapeau Melon et bottes de cuir. Elle porte dans le générique un pantalon de cuir évasé noir, ainsi qu’une veste, elle aussi en cuir. Malgré son visage doux, très clair et ses cheveux blonds, elle a un style vestimentaire assez « dominant ». Honor Blackman, l’actrice, est également dans la vraie vie une très bonne judokate et son aisance lors des scènes de combat va apporter à son personnage une image de femme forte et indépendante. A la fin de la 3ème saison, Honor Blackman quitte la série pour jouer Pussy Galore dans le James Bond Goldfinger dirigé par G.Hamilton

Il existe deux fins alternatives pour justifier le départ de Honor Blackman de la série. La première est la mort de Cathy Gale, le personnage, capturée et brûlée vive par les ennemis de John Steed. Mais celle-ci fût jugée trop violente et fût finalement censurée. La fin retenue et diffusée à la télévision montre Cathy Gale faisant ses valises et partant sereinement en voyage pour laisser place à Emma Peel.

Toutefois, la première fin témoigne bel et bien d’une réaction violente vis-à-vis du personnage de Cathy Gale, brûlée  telle une sorcière. Sa mise à mort finalement  symbolique témoigne  de l’ hostilité envers  Honor Backman, se considérant elle-même très féministe et voulant incarner, via le personnage de Cathy Gale, une femme forte des années soixante, qui conquiert  sa liberté.

Hornor Backman est remplacée par l’actrice Diana Rigg dans le rôle d’Emma Peel en 1965. Ce personnage, qui restera alors pendant 51 épisodes au côté de John Steed, devient l’égérie de la série. La rencontre entre les deux personnages a lieu lors d’un accident de voiture.

Madame Peel et John Steed : So chic !

Madame Peel et John Steed : So chic !

Le jour même, Emma Peel lit dans son horoscope qu’elle rencontrera un bel inconnu et c’est chose faite lorsque, sur la route, celle-ci emboutit la voiture de John Steed. La complicité des deux protagonistes est immédiate malgré l’accident. Il faut dire qu’Emma Peel a, pour ainsi dire, tout pour elle. Son nom « Emma Peel » vient en réalité d’un jeu de mot prenant son origine du terme «man appeal », autrement dit, qui « attire les hommes ».

Emma Peel porte du cuir, tout comme Cathy Gale, et en cela elle est en peu comme sa petite sœur si ce n’est que, sous son aspect femme fatale, Emma Peel paraît moins « dangereuse » que celle qui la précéda. En effet, brune, féline, agile et maline, elle est la séductrice par excellence de Chapeau melon et bottes de cuir. C’est une femme intelligente, spécialiste de chimie et maîtresse d’Arts Martiaux.

Sa décision de rejoindre John Steed se fait aussi car elle croit son mari mort dans un accident d’avion. Emma Peel a connu à la télévision le noir et blanc ainsi que la couleur. D’ ailleurs, un changement assez radical se fait dans son style vestimentaire puisque, si au temps du noir et blanc Emma Peel porte beaucoup de noir, à l’arrivée de la couleur, on peut la voir vêtue de couleur très flashy, très colorée.Mais son costume le plus célèbre est la combinaison  en cuir noir créée par le designer John Bates, connu pour avoir été l’un des premiers créateurs des années 1960 à faire entrer des

Emma Pelle et sa célèbre combinaison en cuir noir.

Emma Peel et sa célèbre combinaison en cuir noir.

matières originales dans le monde de la haute couture. Cette tenue fût également reprise pour réincarner le personnage d’Emma Peel dans le film Chapeau melon et bottes de cuir de Jeremiah S.Chechik sorti en 1997

 

 

La tension sexuelle via le costume

Chapeau melon et bottes de cuir est une série télévisée classée « tout public »

La première équipière de John Steed

La première équipière de John Steed

lors de sa diffusion sur les chaînes anglaises. Mais faut-il qu’une émission dite « tout public » soit forcément asexuée ? Les chaines ne peuvent pas diffuser n’importe quoi et les émissions doivent être approuvées par un comité avant toute diffusion. Or, il est certain que la sexualité peut passer au travers des mailles du filet lorsque celle-ci est évoquée indirectement. Cathy Gale, par exemple, porte du cuir. Ce choix n’est pas anodin puisque cette matière porte plusieurs images, car selon la revue américaine Gay Communauty News  « [le cuir est une matière] utilisée pour créer une ambiance favorable à la perception fantasmatique de l’énergie de la domination ou de la soumission ». C’est pour ainsi dire une matière acceptée par la société mais qui garde tout de même une certaine connotation sexuelle, voire fétichiste.

Mais le cuir est aussi un symbole de rejet. Un rejet du jean mais aussi des conventions qui s’inscrit dans une démarche de provocation. Selon Maguelonne Toussaint-Samat dans son livre  Histoire Technique et Morale,[1] « le cuir est associé aux punks, aux rockers, aux marginaux, c’est une armure isolante. Mais il s’agit avant tout d’une peau de bête et ce seul fait crée une dimension bestiale, voire sexuelle au vêtement. »

 

Pourtant, c’est bien plus tard, avec Emma Peel, ( » Madame Peel « ) que certains épisodes furent censurés après avoir été jugés trop érotiques.

Emma Peel habillée en "Reine des péchés" dans l'épisode Le club de l'enfer, BBC, 1961

Emma Peel habillée en « Reine des péchés » dans l’épisode Le club de l’enfer, BBC, 1961

C’est le cas de l’épisode Le club de l’enfer (« a touch of brimstone ») interdit aux Etats-Unis et censuré en Grande-Bretagne mais également de l’épisode Du miel pour le prince (« Honey for the prince ») où Emma Peel dût finalement porter un bijou sur le nombril pour passer outre la censure. Malgré cela, l’épisode fût tout de même coupé. Cette censure est bien évidemment révélatrice d’un blâme à l’intention de la liberté naissante qu’induit le corps de la femme.

Mais le fait de censurer le ventre, et plus particulièrement le nombril, n’est pas anodin. Il est certes outil de séduction mais aussi, et avant tout, le symbole du « moi », les nombrils sont les «bourgeons charnels et érotiques de notre anatomie »[2]. La société n’a pas, à proprement dit, peur du ventre du point de vue anatomique. Elle a peur de ce qu’il représente et ce qu’il peut provoquer au sein de la population car comme l’indique Laurent Jullier dans son essai Interdit aux moins de 18 ans sur la question de la censure,  « Les films ne font que la moitié du chemin. Du plus mièvre au plus scandaleux, du plus académique au plus expérimental, ils ont besoin d’un public pour exister, pour faire sens »[3]

 

Tara King, 3eme co-équipière n’eût quant à elle pas les mêmes déboires mais l’une des choses la plus surprenante est son aspect enfantin en comparaison des précédentes partenaires de John Steed.

Contrairement aux deux autres, Tara King se met dans des situations périlleuses et a besoin de John Steed pour l’aider. Dans un sens, elle est dépendante de lui. Au début de la saison 5, Tara King paraît amoureuse de Steed. Elle est plus jeune, libre et s’intéresse à un  homme bien plus âgé qu’elle. Malgré ses robes parfois très courtes et ses jupes culottes qui s’envolent presque pendant les scènes de combat, les épisodes avec Tara King n’ont pas

Passation de pouvoirs...

Passation de pouvoirs…

été sujets à la censure (pourtant dans la saison 6, épisode 7, on voit l’instant de quelques secondes sa culotte lorsqu’elle  descend d’un étage à l’autre empruntant la barre de pompier de son appartement).

John Steed est à présent avec une femme/enfant, frivole et c’est en cela que le choix scénaristique de prendre à chaque fois une jolie jeune femme pour le « vieux-beau » paraît presque déplacé.

 John Steed, toujours habillé de la même manière, smoking, cravate et chapeau melon, m’apparaît à présent tel un « Sugar daddy », attirant des femmes toujours plus jeunes, soit attirées par l’argent, soit par la classe british qu’il évoque. Dans ce cas de figure là, cela me paraît relever plutôt d’un fantasme du public masculin.

Dans le « passage de flambeau », lorsqu’Emma Peel quitte la série pour laisser place à Tara King, les deux personnages ont le temps d’échanger quelques mots.

Emma révèle alors à Tara un élément drôle pour le public mais qui semble avoir toute son importance dans la série; la meilleur façon de préparer le thé pour John Steed.

Il  semble qu’il y ait dans cette transmission d’information une sorte de rite d’asservissement. Bien sûr les réalisateurs de la série ont probablement créé cette scène d’un point de vue humoristique, afin  d’avoir dans un même plan les deux femmes mais aussi d’instaurer un changement en douceur  sous la bienveillance d’Emma Peel.  Mais tout de même, cela laisse à penser qu’elles avaient été jusqu’alors, là, pour servir John Steed et veiller sur lui, mais de la même manière, s’attribueraient-elles, elles-mêmes, un rôle important ? Elles admettraient donc qu’elles soient secondaires mais indispensables dans la bonne marche des aventures de Chapeau melon et bottes de cuir.

Peut-être est-ce aussi parce qu’il est toujours plus âgé que ses partenaires à l’écran. Dans un sens, John Steed semble venir d’un autre siècle, bien antérieur aux années soixante. Il incarne le conservatisme à l’anglaise, « un parapluie noir, une montre de poche, un imperméable, l’édition du jour du Times et le chapeau melon (…) l’uniforme des hommes d’affaires de l’époque victorienne à Londres, les gentlemen de la city »[4]. Par ailleurs, lors d’une journée de tournage de la série, Patrick Macnee dira du personnage de John Steed que «Les téléspectateurs voulaient voir des femmes. Steed était une sorte d’homme du 18ème siècle avec des femmes du 21ème siècle. Je n’ai jamais eu de problème avec ça. L’avantage avec Steed, c’était que les femmes venaient à son aide. C’était tout à mon avantage. Je n’avais pas à être macho.»

 

L’évolution des mœurs et son empreinte : le costume de partenaires féminines

 

La série Chapeau melon a eu la faculté d’évoluer et de s’adapter à son temps en laissant place à des personnages féminins bien dans leur époque, présentant une jeunesse incessante et sachant lier le passé sous le symbole de John Steed et le présent à travers ses partenaires. Ses rôles féminins étaient certes dans leur temps mais aussi précurseurs d’un besoin de liberté physique et morale dans la société.

Ces femmes, au-delà des personnages de fiction qu’elles représentaient, ont été des symboles forts auxquels les contemporaines de leur époque pouvaient prendre en modèle.

David Le Breton, dans son essai Anthropologie du corps et modernité[5] explique

« Quand l’identité personnelle est en question à travers les remaniements incessants de sens et de valeurs qui marquent le monde contemporain quand les autres se font moins présents, que la reconnaissance de soi fait problème, il reste en effet le corps pour faire entendre une revendication d’existence ».

Cette revendication s’est faite à mon sens à travers la réappropriation du corps de ces femmes.

D’abord nées de l’art de combat introduit par l’actrice Honor Blackman alias Cathy Gale, Emma Peel et Tara King étaient des femmes fortes, capables de se protéger elles-mêmes. Elles n’étaient ni victime ni sorcière et pourtant l’entente avec le personnage de John Steed, presque venu d’un autre siècle, se faisait bien « parce que le corps est le lieu de la coupure, on lui prête le privilège de la réconciliation(…) L’imaginaire social fait alors du corps le lieu possible de la transparence, de la positivité »( Le Breton, 1990)

Tara King et John Steed présentent selon cette étude  l’apogée de la conciliation parfaite de deux époques. Ils allient la réunification du passé présentée par le style conservateur de John Steed alliée à la modernité et la légèreté de Tara King.

 Lisa Bagès


[1] TOUSSAINT-SAMAT Maguelonne, Histoire Technique et Morale du Vêtement, Bordas Edition, 1993, 470 pages

[2]Article « Le nombril, centre du moi », écrit par Marie Huret le 01/08/2005 dans L’Express

[3]JULLIER, Laurent, Interdit aux moins de 18 ans, Armand Colin, 2008, 254 pages

[4]PICKARD, Sarah. Le grand livre des idées reçues. Paris: Editions Le Cavalier Bleu, 2010.

[5]LE BRETON, David, Anthropologie du corps et modernité, Paris: Presses Universitaires de France, 1990. 263 pages

 

 

 

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