Bertolt Brecht : Petit organon pour le théâtre.

Mar 23, 2012 by

Ce texte, paru en 1955 dans le revue bimestrielle Théâtre populaire sous le titre Petit organon pour le théâtre, relate une discussion entre l’homme de théâtre Bertolt Brecht et M. Winds alors directeur du théâtre de Wuppertal (Berlin est). Le propos est celui de la fabrication des costumes de la Mère dans Mère Courage. Le lecteur découvre le problème que pose la distance sur scène : le créateur de costume doit en tenir compte afin que le costume garde son sens. On découvre les recherches de Brecht afin que la distance qui lui était chère au sens propre et au sens figuré existe. En effet, le Verfremdung ou distanciation est le concept fondateur du travail de Brecht Elle consiste à présenter un personnage, un objet ou une situation et à les rendre étranges afin que le spectateur prenne ses distances avec ce qui lui est montré. L’objectif est de provoquer la prise de conscience et d’insister sur l’aspect construit de ce qui est présenté. Ce texte nous interpelle doublement, d’abord parce qu’il concerne les activités en amont de la création, ensuite parce qu’il montre combien la création, l’invention d’un costume de scène relève d’un cheminement complexe parce que «Au théâtre la pauvreté aussi, doit être belle. » Brecht

S.Perault pour le CERPCOS.

« Pour habiller les personnages de « la Mère [1]», nous avons d’abord essayé des vêtements usagés, mais le puissant éclairage de scène et le grand éloignement leur ôtaient presque tout effet. D’ailleurs c’était du pur naturalisme car il y avait là ni choix conscient ni accentuation des signes essentiels auxquels on reconnaît qu’un vêtement est usagé. Pour parvenir au réalisme dans les costumes, nous avons dû recourir à des procédés artificiels afin de donner aux étoffes l’aspect de l’âge et de l’usure. On commença par les traiter au chlore afin de dégrader les tissus, d’où l’impression qu’ils avaient été souvent portés. Puis on brûla la teinture afin d’attaquer la couleur et d’atteindre la teinte jaunâtre du vieux. Puis on les gratta au rasoir. On les tâcha de cire, de laque, d’acides gras, On fit des trous au rasoir avec une lampe à souder puis on les raccommoda. Pour les ouvriers on créa des vêtements de serruriers copiés sur ceux qu’on utilisait à l’époque en Russie. On les décolora si bien qu’ils avaient l’air d’être lavés cent fois. On les passa à la paille de fer et on les frotta de poussière de graphite et de limaille. Tout cela fut fait à la main, comme le support d’un tableau. Pour l’interprète de La Mère, nous prîmes une vieille blouse très ordinaire. Elle avait bonne allure dans l’atelier et ne faisait aucun effet sur scène, elle était même laide. Le patron était trop petit. On imprima l’étoffe (vraiment), on employa un patron plus grand et on la plongea dans la couleur de base. La blouse apparût soudain fort belle sous l’éclairage scénique. Au théâtre, la pauvreté aussi doit être belle. Les souliers de l’interprète de la mère étaient très particuliers. Ils étaient confectionnés selon la technique des chaussures de ballet, suivant le procédé du cousu / retourné. Ce procédé présente un grand avantage : avec une épaisseur de semelles de trois millimètres et demi, le soulier adhère admirablement au plateau et aide les acteurs à marcher dans les grands rôles. La fabrication de telles chaussures nécessite d’excellents spécialistes. Malheureusement beaucoup d’ouvriers d’élite ne sont pas revenus de la guerre. Avant la guerre nous avions 3000 formes de chaussures d’époque, nous en avons maintenant 200. Nous en possédons encore 24 de style rococo. » Bertolt Brecht in Petit organon pour le théâtre In Théâtre populaire, revue bimestrielle d’informations sur le théâtre. Janvier /février 1955.


[1]Au sujet de la pièce Mère Courage.
[1] in Petit organon pour le théâtre Au sujet de la pièce

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